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mercredi 16 janvier 2013

La maison de Leyla, Livaneli

Osman Hamdi Bey (1842-1910), A Lady of Constantinople
Quatrième de couverture
  Sur la rive anatolienne du Bosphore, une vieille dame est brutalement expulsée de son logement. Il s’agit de Leyla, la descendante ruinée d’une grande famille stambouliote. Elle fut propriétaire d’un yali, une des ces magnifiques demeures au bord de l’eau, avant de ne plus occuper qu’une petite dépendance située sur le terrain de son ancienne propriété. Quand Omer qui possède à présent le yali met fin à cet arrangement, elle est secourue et accueillie par Yussuf, le fils de l’ancien jardinier de sa famille devenu journaliste. Elle le suit dans un quartier moderne et cosmopolite d’Istanbul où elle découvre le monde des artistes et des marginaux aux côtés la compagne de Yussuf, Roxy – de son vrai nom Rukiye –, qui est chanteuse de hip-hop. Malgré une hostilité initiale, une vraie amitié se noue progressivement entre les deux femmes.
  Puis, quand l’ancien yali de Leyla est vidé de ses meubles, l’histoire familiale ressurgit grâce à la découverte d’une photo révélant la ressemblance troublante de la vieille dame avec un officier britannique. Leyla serait-elle issue d’une union illégitime entre une Ottomane et un Anglais? Lorsqu’elle rencontre le père du nouveau propriétaire, ce ne sont plus ces questions du passé mais bien le comportement d’Omer qui fait débat. En se confiant ainsi, Leyla ne sait pas qu’elle va provoquer un tout autre drame…
  Avec un sens du romanesque très marqué, ce nouveau roman de Livaneli exploite toutes les couleurs d’une société où cohabitent des couches sociales aussi diverses que l’ancienne aristocratie ottomane, le monde des nouveaux riches et les Turcs revenus de l’immigration en Allemagne. La maison de Leyla prouve une nouvelle fois le grand talent de conteur de l’auteur turc.

Livaneli est une des personnalités les plus en vue de la vie culturelle et politique en Turquie. Il s'est fait connaître en tant qu'auteur, compositeur et interprète d'un très grand nombre de chansons et de musiques de films. En 1971, ses prises de position après le putsch de l'armée lui on valu plusieurs mois de prison, puis l'exil en Suède. Il est l'ambassadeur de bonne volonté de l'Unesco depuis 1996. Délivrance, son troisième roman, s'est vendu à plus de cent mille exemplaires en Turquie et a été très bien accueilli par la critique lors de sa publication en français (Gallimard, 2006). Une saison de solitude a également paru aux Editions Gallimard en 2009.

Extrait  
  Cette courte après-midi-là Leyla fit un rêve effrayant. Petite fille, elle se tenait sur le ponton du yali et, en proie à la terreur, elle voyait les deux rives du Bosphore se rapprocher l’une de l’autre. Le ponton sur lequel elle se tenait  remuait et s’avançait vers l’autre rive en engloutissant la mer. La rive européenne s’approchait elle aussi  de la même manière vers elle à toute vitesse. Leyla cria, elle voulait prévenir sa grand-mère mais, tétanisée par la peur, aucun son ne sortait de sa bouche. Au milieu des rives le rapprochement se produisit si rapidement qu’une ou deux minutes après le ponton sur lequel se tenait Leyla se confondit à la rive opposée. L’Asie était collée à l’Europe. A présent ce n’était pas la mer, mais une nationale qu’elle avait devant elle. Les maisons de la rive opposée étaient carrément au bout de son nez. Le béton avait englouti la mer et réuni les continents. Après s’être réveillée, Leyla ne put se défaire de l’emprise terrifiante de ce rêve. Elle avait mal à la tête, un goût amer dans la bouche, et son rêve paraissait si réel qu’il l’avait profondément affectée.
  Un jour, elle s’était tenue sur ce même ponton, quand tombait un brouillard à couper au couteau et qu’elle ne pouvait distinguer le Bosphore, et elle avait observé dans cette blancheur immaculée le glissement des gigantesques navires. On aurait dit qu’ils  nageaient dans l’air et leurs cornes de brume retentissaient dramatiquement. Dans cette blancheur, et comme suspendues dans l’air, plusieurs barques de pêche à la bonite tentaient de rejoindre le rivage. Alors à ce moment-là aussi, la rive opposée était devenue invisible et les deux rives avaient paru réunies. On entendait les cris des mouettes. La peur s’était soudain emparée de Leyla et elle avait couru vers sa grand-mère. Celle-ci était derrière, dans le jardin au milieu du brouillard. Elle semblait baigner dans un nuage. Elle se rappelait s’être accrochée à ses jambes et avoir pleuré. Sa grand-mère lui avait caressé la tête. « N’aies pas peur, mon cœur, ma beauté, ma chérie. »

Félix Ziem (1821-1911), Constantinople, le caïque de la sultane / Crédit : Crédit : © ZIEM Petit Palais / Roger-Viollet

samedi 12 janvier 2013

Françoise Sagan, ma mère, Denis Westhoff

Mot de l'Editeur
  Célèbre à dix-neuf ans, Françoise Sagan n'est pas seulement un écrivain populaire et un personnage qui hante les nuits parisiennes. Elle est l'image de l'après-guerre, d'une France libérée, d'une nouvelle vague brûlant les interdits, au style littéraire épuré et tranchant. Mais c'est au fils des succès en librairie que se construit le «mythe Sagan». Une légende sulfureuse et réductrice ...

  Denis Westhoff, son fils, nous ouvre son album personnel et nous propose de découvrir le vrai visage de cette femme moderne et insaisissable. De souvenirs en analyses, il décrit au plus juste celle qui disait de lui : « Avec Denis, c'est la première fois que j'ai le sentiment de me trouver devant quelqu'un qui a le droit de me juger. » 

« Au-delà de la légende, au-delà des récits et des bavardages, les bruits et les expressions que je connais si bien de ma mère transparaissent derrière les photographies de ce livre. J'y retrouve intacte une femme – et une mère – aimante, attentive, généreuse et éprise de liberté, une femme que j'ai si bien connue et avec qui, en fouillant dans ce passé peuplé d'images de toutes sortes, je m'aperçois que j'ai partagé infiniment plus de choses que je ne le croyais. » Denis Westhoff

samedi 17 novembre 2012

Un chemin d'enfance, Marie Alloy

Jean-Baptiste Camille Corot (1796-1875), Environs d'Arras - Chaumière au bord d'une route 
Arras, musée des Beaux-Arts, Photo RMN

Quatrième de couverture
MARIE ALLOY
  Née en 1951 dans le Pas-de-Calais, Marie Alloy est peintre et graveur. En 1993, elle crée les éditions Le Silence qui roule où ses estampes accompagnent des poètes d’aujourd’hui. Elle écrit aussi sur la peinture pour en approfondir la pensée.

UN CHEMIN D’ENFANCE
  Marie Alloy nous conduit sur la lumineuse Route près d’Arras peinte par Camille Corot et exposée au musée des Beaux-Arts d’Arras. Elle y croise ses propres souvenirs d’enfance où paysage et peinture se sont très tôt liés, où poésie et contemplation de la nature ne font qu’un. Elle nous donne à voir et ressentir le tableau comme un lieu réel, un lieu d’accueil, dans la bonté qui irrigue le regard de Corot. Elle explore le lieu ouvert par la toile avec finesse d’attention et d’écoute, dans une écriture sensible aux gris, aux nuances de terres et d’ors, aux transparences du ciel. Et si « la route témoigne d’une humanité qui se prolonge en nous », elle nous invite à partager sa lumière. Nous pouvons prendre ici le temps d’un profond regard, comme dans une marche qui serait lecture silencieuse en nous-même, le passé et le présent, le monde visible et le monde intérieur, pour un temps accordés par la peinture.

Extrait
  Pour l’artiste, les lieux les plus communs restent à découvrir. C’est toujours la première fois pour le regard à l’affût du moment, de la vision. Cet instant unique de lumière, la peinture pourra peut-être le sauver, et Corot l’offre au monde, pour remercier. De chaque paysage d’élection, il fait un poème et ce qu’il peint est l’humanité de son regard qui est sa manière d’habiter le lieu.
  Un Route près d’Arras, ou d’ailleurs ? Ce lieu n’existe-t-il qu’en peinture ?  On croit reconnaître ces arbres à la lisière, ce porche de ferme, l’alignement des saules, la courbe de la route. Certains disent qu’il s’agirait d’une vue d’Etrun, près d’Arras, peut-être réinventée en partie, mais quelle importance ?  Ce paysage de campagne, saisi dans son évidence familière, rugueuse et humble, simplement traversé par une route, est tel que l’a vu Corot, depuis ce seul endroit singulier, cet unique point de vue, à cette heure précise de l’après-midi.
  Entre sa vision picturale et le réel, Corot glisse une présence feutrée, comme une nature seconde qui ferait corps avec le monde. Il retrouve le passé en ses sensations enfouies, en peint la substance. Il accueille la densité du temps, la laisse s’interposer entre le lieu de son regard, comme s’il fallait d’abord ressentir le paysage en son âme pour le voir avec justesse. Il en découle une mélancolie, une sorte de patine qu’il confie aux gris et à l’or de la lumière.
Editions invenit

mercredi 7 novembre 2012

L'Ombre d'un homme, Bénédicte des Mazery

« Là où des êtres humains sont condamnés à vivre dans la misère, les droits de l’homme sont violés. »

Quatrième de couverture
  Alfred Vigneux n'a jamais oublié Charlotte et lorsque, à l'occasion de la réfection de son immeuble, il exhume de la cave les documents paternels, son passé lui revient de plein fouet. Le vieillard solitaire, à l'existence jusqu'ici monotone et recluse, décide alors de réécrire l'histoire à sa façon.
  Adèle, son mari et leur jeune fils, Léo, se voient ainsi proposer un étrange échange: la jouissance d'un appartement dont le vieil homme est propriétaire contre sa présence à dîner, chaque soir. La famille, qui vit pauvrement, accepte et emménage dans l'immeuble. Très vite, cependant, le jeune Léo comprend qu'ils n'ont pas été choisis au hasard.

Un roman qui mêle la petite histoire à la grande, celle de ces hommes et de ces femmes secrètement placés dans des camps de travail en plein cœur de Paris, en 1943, et dont le sort reste souvent méconnu.

L'Ombre d'un homme est le quatrième roman de Bénédicte des Mazery

Extrait
  Sous la douleur, Alfred se mordit les lèvres. Durant quelques secondes, il tenta en vain de se libérer, mais la pression était si forte que, malgré lui, ses yeux s'embuèrent. Puis, dans son dos, un bruit léger, si léger qu'on aurait dit un soupir, le fit se retourner. Charlotte descendait l'escalier en silence, sa main blanche glissant lentement le long de la rampe jusqu'à la courbe de l'étage,  jusqu'à ce tournant où elle disparut sans bruit, comme engloutie.
  Son père le projeta dans l'appartement et claqua la porte derrière eux.

  Soixante-huit ans plus tard, le vieil homme se laisse alors aller à ce qu'il ne s'est jamais autorisé durant toutes ces années: il pleure. Sans retenue. Il pleure sur le souvenir de la silhouette légère glissant de marche en marche à la façon d'une apparition. Il pleure pour l'immense chagrin sous lequel les frêles épaules se sont affaissées devant lui. Il pleure enfin sur sa lâcheté et son abjecte soumission, réitérée d'année en année, toujours plus profonde.
  Ce jour-là, il avait vu Charlotte pour la dernière fois.

mercredi 24 octobre 2012

L’Étoile jaune et le Croissant, Mohammed Aïssaoui

« Celui qui écoute le témoin devient témoin à son tour. » Elie Wiesel 


Quatrième de couverture
  Sur les 23 000 « Justes parmi les nations », il n'y a pas un seul Arabe et pas un musulman de France ou du Maghreb. C'est étonnant quand on connaît les liens séculaires qui ont uni les communautés juive et musulmane. Alors, j'ai décidé de chercher. Pendant deux ans et demi, j'ai défriché des documents, suivi toutes les pistes possibles, tenté de recueillir des témoignages. On m'a souvent répété : « Mais les témoins sont morts aujourd'hui. »  J'ai exhumé des archives, écouté des souvenirs, même imprécis, et retrouvé de vraies histoires : comme celle de cette infirmière juive ou celle du père de Philippe Bouvard qui ont échappé à la déportation grâce au fondateur de la Grande Mosquée de Paris, Kaddour Benghabrit. Cet homme a sauvé d'autres vies.
  Des anonymes ont également joué un rôle en fournissant aux Juifs de faux certificats attestant qu'ils étaient de confession musulmane. La mère de Serge Klarsfeld en a bénéficié : « J'ai eu une mère algérienne et musulmane pendant quelques mois. Elle s'est appelée Mme Kader », m'a-t-il raconté. Et l'action du roi Mohammed V au Maroc durant l'Occupation ne lui vaudrait-elle pas le titre de Juste?
  « Celui qui écoute le témoin devient témoin à son tour. » J'avais toujours à l'esprit cette phrase d'Elie Wiesel. Je l'ai écrite plusieurs fois, et suis parti en quête de témoins pour ne pas rompre le fil ténu de la mémoire. »  M. A.

  Journaliste au Figaro littéraire, Mohammed Aïssaoui est l’auteur de L’affaire de l’esclave Furcy (prix Renaudot essai et prix RFO du livre)

Un autre Extrait
  Ne connaissant pas bien la ville, je demande à un guide de m’aider. Comme dans certaines communes du Maroc et d’Algérie, je pose la question de l’existence d’un quartier juif – il y en a toujours un. Le guide m’emmène près de l’hôtel de ville, sur le boulevard Maata (beaucoup d’Oranais disent encore le boulevard Joffre), et me montre la grande mosquée Abdellah Ben Salem. Je suis un peu surpris, je ne suis pas un expert en architecture, mais elle ne ressemble pas vraiment à une mosquée classique. Quand je lui fais part de mon étonnement, le guide sourit, l’air un peu moqueur. Il me dit : « C’était une synagogue, avant! »
   Ainsi, cette grande synagogue d’Oran a été transformée en mosquée sans aucune retouche. Ça  ne remonte pas à si longtemps – c’était en 1975. Je croyais que les lieux avaient une âme, un esprit. Qu'ils pouvaient être purs ou impurs. Je suis étonné de voir le vendredi une foule de musulmans entrer dans cette synagogue… pardon, dans cette mosquée. Ainsi, les lieux n’auraient pas de mémoire. Une synagogue peut devenir une mosquée, et ça n’a l’air de gêner personne – alors que vous n’arriverez pas à faire manger un musulman dans une assiette déjà utilisée par un Juif. Et vis versa.
  La légende dit que l’on aurait amené dans cette synagogue des pierres de Jérusalem. On y met les pieds, on prie, on espère. Des Juifs y ont prié, espéré… Puis, des musulmans y ont prié, espéré. Et pourquoi pas alors un lieu où pourraient se retrouver des Juifs et des musulmans ? Parfois les hommes me sidèrent.
  A Alger aussi, des synagogues ont été transformées en mosquées.
  Dans les documents retrouvés aux archives d’Oran, je lis des phrases qui surprendraient aujourd'hui, et je souris. Un exemple, déniché dans une sorte d’atlas de l’époque : «  En 1938, la France compte 25 millions de sujets musulmans. » Ça me fait sourire, parce que les nostalgiques de l’ancien empire colonial n’y avaient pas pensé. « La France compte 25 millions de musulmans », la phrase effraierait certains aujourd'hui…
  D’autres phrases disent l’époque, et la manière dont des populations étaient considérées. On parle de « l’extrême versatilité des indigènes ». Ces gens seraient trop sensibles à la sorcellerie, etc.

mardi 23 octobre 2012

Les erreurs dans la peinture


Mot de l’Éditeur
  Regardez ce tableau et cherchez l’erreur !... Ce tableau est un chef-d’œuvre et pourtant… Que fait le reflet de l’homme dans le miroir ? Et celui de la serveuse, pourquoi est-il décalé ? Manet s’est trompé ou… il l’a fait exprès ! Ce livre est une histoire de la peinture vue sous un angle nouveau et inattendu : l’erreur.

  34 chefs-d’œuvre, de Van Eyck à Véronèse et de Manet à Matisse, pour percer le secret d’un anachronisme, d’une confusion, d’un contresens, d’un écart, d’un quiproquo ou d’une approximation… Et découvrir que parfois c’est dans notre regard que réside l’erreur. Avec Les Erreurs dans la peinture, on ouvre les yeux sur ce qu’on ne voit pas…

  Christiane Lavaquerie-Klein et Laurence Paix-Rusterholtz sont auteurs de nombreux livres et documentaires sur l’art. Elles codirigent une agence d’action culturelle.
 Éditions Courtes et Longues

vendredi 28 septembre 2012

Certaines n’avaient jamais vu la mer, Julie Otsuka

*°*°*
Quatrième de couverture
  L'écriture de Julie Otsuka est puissante, poétique, incantatoire. Les voix sont nombreuses et passionnées. La musique sublime, entêtante et douloureuse. Les visages, les voix, les images, les vies que l'auteur décrit sont ceux de ces Japonaises qui ont quitté leur pays au début du XXe siècle pour épouser aux États-Unis un homme qu'elles n'ont pas choisi.
  C'est après une éprouvante traversée de l'océan Pacifique qu'elles rencontrent pour la première fois à San Francisco leur futur mari. Celui pour lequel elles ont tout abandonné. Celui dont elles ont tant rêvé. Celui qui va tant les décevoir.
  À la façon d'un chœur antique, leurs voix s'élèvent et racontent leurs misérables vies d'exilées… leur nuit de noces, souvent brutale, leurs rudes journées de travail dans les champs, leurs combats pour apprivoiser une langue inconnue, la naissance de leurs enfants, l'humiliation des Blancs, le rejet par leur progéniture de leur patrimoine et de leur histoire… Une véritable clameur jusqu'au silence de la guerre. Et l'oubli.

  Julie Otsuka est née en 1962 en Californie. Diplômée en art, elle abandonne une carrière de peintre pour  se consacrer pleinement à l'écriture. En 2002, elle publie son premier roman  Quand l'empereur était un dieu (Phébus, 2004 - 10/18, 2008), qui remporte immédiatement un grand succès.  Son deuxième roman, Certaines n'avaient jamais vu la mer, a été considéré dès sa sortie aux États-Unis comme un chef-d’œuvre et a reçu le PEN/Faulkner Award for fiction
Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Carine Chichereau

Extrait
  Le jour nous travaillions dans leurs vergers et leurs champs mais la nuit, dans notre sommeil, nous retournions chez nous. Parfois nous rêvions que nous étions revenues au village, où nous faisions avancer un cerceau de métal dans la rue des Riches-Marchands avec notre baguette fourchue préférée. D'autres fois nous jouions à cache-cache dans les roseaux au bord de la rivière. Et de temps à autre nous voyions passer on objet dans le courant. Un ruban de soie rouge perdu des années plus tôt. Un oeuf bleu moucheté. L'oreiller de bois de notre mère. Une tortue partie de la maison quand nous avions quatre ans. Parfois nous nous tenions devant la glace avec notre grande soeur, Ai, dont le nom peut signifier "amour" ou "chagrin" selon la manière dont on l'écrit, qui nous tressait les cheveux. "Reste tranquille!" disait-elle. Et tout était comme il devait être. Mais à notre réveil, nous nous retrouvions allongée au côté d'un inconnu en un pays inconnu, dans une étable bondée, remplie des grognements et des soupirs des autres. Quelquefois dans notre sommeil l'homme posait sur nous ses mains épaisses et noueuses et nous essayions de nous soustraire à son étreinte. Dans dix ans il sera vieux, nous disions-nous. Parfois il ouvrait les yeux dans la lueur de l'aube, voyait notre tristesse et nous promettait que les choses allaient changer. Et nous avions beau lui avoir lancé quelques heures plus tôt: "Je te déteste" alors qu'il nous grimpait dessus dans l'obscurité, nous le laissions nous réconforter car il était tout ce que nous avions. Il arrivait qu'il regarde à travers nous sans nous voir, et c'était là le pire. Est-ce que quelqu'un sait que je suis ici?
Editions Phebus

mardi 25 septembre 2012

Jacques-Émile Blanche, Jane Roberts

Jacques-Emile Blanche (1861-1942), Petite fille au chien

  «D’ici cinquante ans, on verra dans les musées les portraits que j’aurai peints, de tant de littérateurs, mes amis ; et de l’auteur de ces portraits, il n’y aura trace dans aucun livre de son époque. Je suis peut-être le seul artiste de mon âge, dont il n’existe pas la moindre monographie et que le Larousse ignore » : en écrivant cette prophétie en 1921, Jacques-Émile Blanche ne pouvait pas imaginer qu’il faudrait attendre 90 ans pour que son œuvre  soit enfin rassemblée dans un livre !

  L’exposition au musée de Rouen en 1997 est la première consacrée à l’artiste après la  rétrospective organisée au Musée de l’Orangerie en 1943, et les deux catalogues sont épuisés dès les premières semaines: Jacques-Émile Blanche a un public enthousiaste. Cette monographie, la première consacrée au peintre, est attendue depuis longtemps, aussi bien par les collectionneurs que les institutions qui possèdent des œuvres de l’artiste.
  Il était, de son vivant, un peintre de renom, mais aussi un pianiste de niveau professionnel, pouvant déchiffrer les partitions les plus difficiles, un écrivain ayant publié plus de quarante livres, ou encore un commentateur prolifique de la presse parisienne. à cause de cette multiplicité de talents, ses contemporains-critiques, confrères et même ses amis ne furent jamais tendres avec Blanche et lui reprochèrent sans cesse d’être un touche-à-tout, de vivre oisivement de rentes conséquentes, d’être trop doué, et d’être surtout excessivement mondain… «On m’a cruellement fait sentir, les privilèges dont j’ai été comblé», confiera-t-il.
C’est pourtant, dès 1880, à l’âge de dix-neuf ans, que Blanche avait résolument choisi  la peinture comme son véritable «métier»: les mille cinq cent œuvres répertoriées témoignent d’un travail sans relâche et de la  passion dévorante de toute une vie.
  Abondamment documenté l’ouvrage de Jane Roberts redonne à Jacques-Émile Blanche la place prééminente parmi les grands peintres de la «Belle Epoque» et de l’entre-deux guerres, au même titre qu’un Helleu ou un Boldini.

  D'éducation française malgré ses origines britanniques, Jane Roberts est historienne d'art et marchande de tableaux. Spécialisée dans les œuvres des XIXe et XXe siècles, elle travaille depuis 1987 sur l'œuvre de l'artiste Jacques-Émile Blanche. Membre de la Compagnie Nationale des Experts, Jane Roberts a été nommée Chevalier dans l'ordre des Arts et Lettres en 2011.
 Éditions Gourcuff-Gradenigo

Jacques-Emile Blanche (1861-1942), Vaslav Nijinsky
dans la "Danse siamoise" (Les  Orientales) ou Le Baiser de l'idole

Jacques-Emile Blanche (1861-1942), Segnora Eugenia Huici de Errazuriz

Jacques Emile Blanche (1861-1942), Julia Bartet

Jacques Emile Blanche (1861-1942), Les Savile-Clark Girls ou Skirt Dance

Jacques-Emile Blanche (1861-1942), Marcel Proust

Jacques-Emile Blanche (1861-1942), La Partie de tennis

mercredi 19 septembre 2012

Parfums, Philippe Claudel

« On bat les souvenirs, ceux de la vie, ceux de l'Histoire et ceux des romans, comme des cartes. »


Quatrième de couverture
  "En dressant l'inventaire des parfums qui nous émeuvent - ce que j'ai fait pour moi, ce que chacun peut faire pour lui-même -, on voyage librement dans une vie. Le bagage est léger. On respire et on se laisse aller. Le temps n'existe plus: car c'est aussi cela la magie des parfums que de nous retirer du courant qui nous emporte, et nous donner l'illusion que nous sommes toujours ce que nous avons été, ou que nous fûmes ce que nous nous apprêtons à être.Alors la tête nous tourne délicieusement." P. C.

  Écrivain traduit dans le monde entier, Philippe Claudel est aussi cinéaste et dramaturge. Il a notamment publié aux éditions Stock Les Âmes grises, La Petite Fille de Monsieur Linh, Le Rapport de Brodeck, romans qui ont connu un grand succès public et ont été couronnés par de nombreux prix. Membre de l'académie Goncourt, il réside en Lorraine où il est né en 1962. 


Extrait
Église 
  On cherche toujours à façonner des clés même s'il manque les serrures. J'ai toujours aimé les églises. Je les ai beaucoup fréquentées, du temps que je croyais en Dieu, et aujourd'hui encore, où je n'y crois plus. Me plaît le curieux protocole de leur silence. Leur retrait du monde aussi, même au cœur des plus bruyantes villes. Leurs murs éloignent, et du temps, et de la folie des choses, et de celle des êtres. Petit, je suis enfant de chœur, frappé par la beauté du théâtre de la messe, comme l'écrit Jean Giono, humant la cire chaude qui tombe en larmes lentes sur les flancs des grands cierges tenus par les mains d'argent des bougeoirs, et les vapeurs d'encens, âcres, épaisses, tortueuses quand elles s'échappent du brûloir comme l'âme visible d'un Satan sacrifié, apaisées ensuite lorsqu'elles s'élèvent en brume timorée pour interroger l'impassibilité des vitraux. Aubes, soutanes, étoles, scapulaires, dentelles, ceintures de satin ou corde grossière. Les vêtements amidonnés sont rangés dans une haute armoire de la sacristie, braillante d'encaustique et qui sent l'eau de Cologne et la lavande. Les tissus s'en imprègnent. Nous les revêtons en silence sous le regard de pis et la bouche maigre d'une grenouille de bénitier qui est notre adjudant: la mère Julia. Bougie, encaustique, encens, sages tissus tissés par des mains dévotes, carreaux de pierre lavés à grande eau par des femmes agenouillées, entre deux « Notre Père », haleine vineuse du prêtre après l'Eucharistie et puis surtout, la foi de millions d'humains depuis des siècles qui exsude cette odeur si particulière qui est celle de la piété, tenace, profonde, ineffaçable. L'odeur de la croyance indéfectible en un merveilleux mensonge qui dure depuis deux mille ans a soutenu bien des êtres, en a tué beaucoup d'autres. Éditions Stock

Pascal-Adolphe-Jean Dagnan-Bouveret (1852-1929), Le pain béni 
     (C) RMN-Grand Palais (Musée d'Orsay) / Hervé Lewandowski

lundi 17 septembre 2012

Les désorientés, Amin Maalouf

« J'appartiens à cette frange médiane qui, n'ayant ni la myopie des nantis ni 
l'aveuglement des affamés, peut se permettre de poser sur le monde un regard lucide. » 

  Quatrième de couverture
« Dans Les désorientés, je m'inspire très largement de ma propre jeunesse. Je l'ai passée avec des amis qui croyaient en un monde meilleur. Et même si aucun des personnages de ce livre ne correspond à une personne réelle, aucun n'est entièrement imaginaire. J'ai puisé dans mes rêves, dans mes fantasmes, dans mes remords, autant que dans mes souvenirs.

  Les protagonistes du roman avaient été inséparables dans leur jeunesse, puis ils s'étaient dispersés, brouillés, perdus de vue. Ils se retrouvent à l'occasion de la mort de l'un d’eux. Les uns n'ont jamais voulu quitter leur pays natal, d'autres ont émigré vers les Etats-Unis, le Brésil ou la France. Et les voies qu'ils ont suivies les ont menés dans les directions les plus diverses. Qu'ont encore en commun l'hôtelière libertine, l'entrepreneur qui a fait fortune, ou le moine qui s'est retiré du monde pour se consacrer à la méditation ? Quelques réminiscences partagées, et une nostalgie incurable pour le monde d'avant. » A. M.

Amin Maalouf est l'auteur de plusieurs livres, dont Léon l'Africain, Samarcande, Le Rocher de Tanios (prix Goncourt 1993), Les Échelles du Levant, Les Identités meurtrières ou Origines. Il a reçu en 2010 le prix Prince des Asturies pour l'ensemble de son oeuvre.

Extrait
  Et si je fréquentais notre groupe, c'est parce que les personnes qui étaient là s'intéressaient au vaste monde, pas uniquement à leur petite vie. Ils parlaient du Vietnam, du Chili, de la Grèce et de l'Indonésie. Ils se passionnaient pour la littérature, la musique, la philosophie et les débats d'idées. Sur le moment, on pouvait croire que ces préoccupations étaient largement partagées par l'ensemble des gens. Mais du temps de notre jeunesse, ce genre de cercle était rare, et aujourd'hui il est encore plus. Cela fait plus de vingt ans que je n'assiste qu'à des réunions d'affaires, ou à des réunions mondaines. La plupart des hommes traversent la vie, du berceau jusqu'à la tombe, sans jamais prendre le temps de se demander où va le monde, et de quoi sera fait l'avenir.
  "Ce que je te dis là, c'est presque mot pour mot ce que Ramzi m'a dit un jour. A l'époque, je lui avais donné raison, sans savoir quelle décision il mûrissait dans son esprit. Moi, jamais je ne quitterai le monde de mon plein gré, les bouleversements me fascinent plus qu'ils ne m'effraient. Mais, sur un point au moins, je suis entièrement d'accord avec lui : il faut parfois s'élever au-dessus de la vie quotidienne pour se poser des questions essentielles. Je ne m'attends pas à ce que nos amis me révèlent des vérités inouïes, mais j'ai soif de les entendre raconter leurs parcours, réfléchir à voix haute, exprimer leurs espoirs et leurs angoisses. Nous sommes à la frontière des deux siècles et de deux millénaires. Deux mille un! Je sais que la numérotation des années n'est qu'une convention humaine, mais une année qui porte un chiffre aussi symbolique constitue une bonne occasion de s'arrêter et de méditer. Tu ne penses pas?"
  Le visage d'Adam s'éclaira d'un large sourire. Son ami lui lança un regard soupçonneux.
  "Q'est-ce qui t'amuse tant dans ce que je viens de dire?"
  "Depuis ce matin, je n'arrête pas de me demander ce que je pourrais bien dire à Ramzi lorsque j'irai le voir. Et tu viens de me donner la réponse. Je vais lui tenir très exactement le discours que je viens d'entendre de ta bouche. Si je l'invite à un banquet d'amis, il ne viendra sûrement pas. Mais s'il s'agit plutôt d'une retraite méditative..."
  Ramez sourit à son tour.
  "Essaie toujours, mais je reste sceptique."
  "C'est en tout cas la seule carte à jouer."
  "Si tu arrives à le convaincre, je t'offre un avion comme celui-ci."
  "Non merci, je ne saurais pas quoi en faire."
  "Une voiture alors..."
  "C'est déjà plus raisonnable!"
  "Quelle marque?"
  "Non, Ramez, je plaisantais, je n'ai besoin ni d'un avion personnel, ni d'une voiture. A Paris, je ne circule qu'à pied, ou en métro, ou en taxi, ou en bus. Quelques fois même à vélo. En revanche..."
  "Oui, dis-moi!"
  "En revanche, si tu tiens ta promesse de m'envoyer chaque année deux caisses d'abricots blancs..."
  "Ça, c'est déjà promis."
  "Et si tu ajoutais une caisse de mangues d'Egypte, de la variété qu'on appelle hindi, allongées, avec une chair couleur rouille.."
  "Accordé!"
  "Et une caisse d'anones, et une autre d'oranges moghrabi..."
  "Et des dattes, je suppose."
  "Non, les dattes, j'en trouve maintenant à Paris."
  "Pas comme celles que je t'enverrai."
  Il y avais encore dans le plat deux abricots. Chacun des deux amis en pris un, pour le déguster avec une extrême lenteur. Grasset

Amin Maalouf, invité de Patrick Cohen dans 7/9 sur France Inter
 parle de son roman Les désorientésICI

Félix  Ziem (1821-1911), Beyrouth, les deux palmiers.  (C) RMN-Grand Palais / Agence Bulloz

mardi 11 septembre 2012

Plagiat, Myriam Thibault

© photo : Samuel Boivin
Plagiat, Myriam Thibault 
Sortie le 12 septembre 2012

Quatrième de couverture
  Formant avec sa femme un couple bourgeois empêtré dans la routine, le narrateur de Plagiat, acteur et écrivain sûr de lui quoique légèrement désabusé, ne voit pas la catastrophe arriver: par une sorte de paresse affective, il se laisse surprendre par le départ soudain de sa femme. Désormais seul dans leur maison, il commence à fouiller dans de vieux papiers et découvre la correspondance qu’ils avaient échangée au début de leur relation. Lui qui pensait n’avoir aucune inspiration pour son nouveau livre se décide alors à raconter leur histoire à partir de ces lettres. Mais lorsque le livre paraîtra, et connaîtra le succès, ce geste vengeur se retournera contre lui.
  Amplifiant ce qu’elle avait ébauché avec ses deux premiers livres, Myriam Thibault pose la question de l’authenticité des sentiments à travers la figure d’un homme qui, en cherchant à tout prix la gloire, précipite sa propre chute.

  Myriam Thibault est étudiante à Paris. Elle a déjà publié Paris je t'aime (2010) et Orgueil et désir (2011) aux Editions Léo Scheer.

mardi 28 août 2012

Rue des Voleurs, Mathias Enard

°°°
Quatrième de couverture
  C’est un jeune Marocain de Tanger, un garçon sans histoire, un musulman passable, juste trop avide de liberté et d’épanouissement, dans une société peu libertaire. Au lycée, il a appris quelques bribes d’espagnol, assez de français pour se gaver de Série Noire. Il attend l’âge adulte en lorgnant les seins de sa cousine Meryem. C’est avec elle qu’il va “fauter”, une fois et une seule. On les surprend : les coups pleuvent, le voici à la rue, sans foi ni loi.
  Commence alors une dérive qui l’amènera à servir les textes – et les morts – de manières inattendues, à confronter ses cauchemars au réel, à tutoyer l’amour et les projets d’exil.
  Dans Rue des Voleurs, roman à vif et sur le vif, l’auteur de Zone retrouve son territoire hypersensible à l’heure du Printemps arabe et des révoltes indignées. Tandis que la Méditerranée s’embrase, l’Europe vacille. Il faut toute la jeunesse, toute la naïveté, toute l’énergie du jeune Tangérois pour traverser sans rebrousser chemin le champ de bataille. Parcours d’un combattant sans cause, Rue des Voleurs est porté par le rêve d’improbables apaisements, dans un avenir d’avance confisqué, qu’éclairent pourtant la compagnie des livres, l’amour de l’écrit et l’affirmation d’un humanisme arabe.

  Mathias Enard est l’auteur de quatre romans chez Actes Sud : La Perfection du tir (2003 prix des Cinq Continents de la francophonie), Remonter l’Orénoque (2005 ; adapté au cinéma en 2012 par Marion Laine sous le titre A cœur ouvert avec Juliette Binoche et Edgard Ramirez), Zone (2008, prix Décembre 2008 ; prix du Livre Inter 2009) et Parle-leur de batailles, de rois et d’éléphants (2010, prix Goncourt des lycéens 2010).

Extrait  
  Je me suis accroché au visage de Judit. Elle m’avait promis qu’elle repasserait par Tanger au retour, dans cinq jours, qu’elle m’écrirait des mails pour me raconter son voyage. Le rêve terrifiant s’effaçait peu à peu avec le souvenir de Judit. Je les aurais bien accompagnées à Marrakech, je n’y étais jamais allé. C’était étrange de penser qu’elles allaient mieux connaître mon pays que moi. Mais était-ce vraiment mon pays ? Mon pays c’était Tanger, c’est du moins ce que je croyais ; mais au fond, j’avais pu m’en rendre compte dans l’après-midi, le Tanger de Judit ne coïncidait pas avec le mien. Elle voyait la ville internationale, espagnole, français, américaine ; elle connaissait Paul Bowles, Tennessee Williams ou William Burroughs, autant d’auteurs dont les noms, lointains, m’évoquaient vaguement quelque chose, mais dont j’ignorais tout. Même Mohamed Choukri, figure tangéroise, je voyais de qui il s’agissait, mais je n’en avais bien sûr jamais lu une ligne. J’ai été très surpris d’apprendre qu’on étudiait ses romans en littérature arabe moderne à l’université de Barcelone. En parlant avec Judit de Tanger, j’avais l’impression d’évoquer une ville différente, deux images, deux territoires étrangers liés par un même nom, une erreur d’homophonie. Sans doute Tanger n’était ni l’une ni l’autre, ni les souvenirs des temps révolus de la ville internationale, ni la banlieue, ni Tanger Med ou la zone franche. Toujours est-il qu’avec Judit et Elena, en me promenant tout l’après-midi et bonne partie de la soirée, après leur être pratiquement tombé dessus par hasard à deux cents mètres de leur hôtel, mon paquet sous le bras, j’avais l’étrange sensation d’être possédé. Finalement c’était Judit qui m’expliquait l’histoire de la vielle ville, par exemple ; c’était elle qui savait, qui cherchait des lieux, des traces, des souvenirs ; c’est elle, enfin, qui m’a offert un exemplaire en arabe du Pain nu de Choukri, dans une librairie au hasard de la promenade. J’essayais de montrer que je savais des choses, moi aussi ; j’essayais d’être drôle, au moins, d’avoir l’air intelligent, mais le peu d’agilité de mon français à l’oral et son ignorance totale du marocain me rendaient pataud, un peu brutal, sans nuances ; j’avais l’impression de passer parfois franchement pour un débile. Alors je m’évertuais à essayer de communiquer en arabe classique, là je pouvais briller, mais même si elle comprenait plutôt pas mal et prononçait très bien, j’avais un peu la sensation de parler comme un journaliste de radio ou un prêcheur du vendredi, ce qui retirait à mes blagues tout naturel et spontanéité. Essayez d’être marrant et séduisant en arabe littéraire, c’est pas du tout cuit, je vous assure ; on croit toujours que vous êtes sur le point d’annoncer une nouvelle catastrophe en Palestine ou de commencer un verset du Coran. Actes Sud

Sir John Lavery (1856-1941), My Studio Door, Tangier

dimanche 26 août 2012

Le bonheur conjugal, Tahar Ben Jelloun

« La défaite commence à partir du moment où l'adversaire parvient à vous faire douter de
vous-même jusqu'à ce que vous vous sentiez coupable et soyez prêt à agir selon sa volonté, 
à vous plier à ses exigences. »

Quatrième de couverture
  Casablanca, début des années 2000. Un peintre, au sommet de sa gloire, se retrouve du jour au lendemain cloué dans un fauteuil roulant, paralysé par une attaque cérébrale. Sa carrière est brisée et sa vie brillante, faite d'expositions, de voyages et de liberté, foudroyée.
  Muré dans la maladie, il rumine sa défaite, persuadé que son mariage est responsable de son effondrement. Aussi décide-t-il, pour échapper à la dépression qui le guette, d'écrire en secret un livre qui racontera l'enfer de son couple. Un travail d'auto-analyse qui l'aidera à trouver le courage de se libérer de sa relation perverse et destructrice. Mais sa femme découvre le manuscrit caché dans un coffre de l'atelier et décide de livrer sa version des faits, répondant point par point aux accusations de son mari.
  Qu'est-ce que le bonheur conjugal dans une société où le mariage est une institution ? Souvent rien d'autre qu'une façade, une illusion entretenue par lâcheté ou respect des convenances. C'est ce que raconte ce roman en confrontant deux versants d'une même histoire.

Tahar Ben Jelloun est né à Fès en 1944. Il a obtenu le prix Goncourt en 1987 pour La Nuit sacrée. Il est l’auteur aux Éditions Gallimard de romans — parmi lesquels Partir, Sur ma mère et Au pays — de récits — Jean Genet, menteur sublime et Par le feu — et d’un recueil de poèmes : Que la blessure se ferme.

Extrait
  Vers minuit, après avoir fait tous les efforts possibles pour dissimuler à sa femme cette hostilité, il la retrouva cachée dans un coin, qui pleurait. Il sécha ses larmes et la consola. Avait-elle entendu les médisances de sa tante, ou était-ce le fait de quitter ses parents pour partir fonder une famille avec lui qui la bouleversait soudain ? Le peintre songea au mariage de sa sœur où tout le monde pleurait parce que son mari était venu l’enlever définitivement. C’était il y avait longtemps à Fès, un mariage dans le pur respect de ces traditions que vénérait sa tante. Les familles s’unissaient entre elles. Tout se réglait à demi-mot ; chacun connaissait par cœur son rôle et la pièce ne pouvait pas être ratée puisque tout était prévu, le rituel se déroulait sans embûches, les familles étaient entre elles, pas de mauvaise surprise, pas de discours déplacé ou de faute de goût. Au moindre faut pas, il y avait toujours quelqu’un pour intervenir et rétablir l’équilibre de la fête.
  Aujourd’hui, il savait très bien pourquoi ce soir-là sa femme s’était mise à pleurer et n’avait pu lui répondre. L’attitude des deux familles avait ravivé un sentiment de rejet qu’elle croyait avoir dépassé depuis qu’elle vivait avec le peintre. Les souvenirs des insupportables humiliations dont elle avait été victime dans son enfance parce qu’elle était de condition modeste lui revenaient, comme une blessure secrète qui se rouvrait d’un coup.
  Il se dit qu’il aurait dû mieux la défendre. Préparer le terrain avant le mariage. Lui dire qu’il l’aimait quelle que soit l’opinion de leurs familles, dont il se contrefichait. Il aurait pu facilement lui prouver que leur amour était plus fort que n’importe quel incident de parcours. Mais il n’avait pas pris cette précaution, pensant que son amour était si évident,  visible, et qu’il ferait taire les mauvaises langues. Ce mariage, c’était comme crier son amour sur les toits, hurler à qui voulait l’entendre son attachement à cette fille du bled, et dire publiquement sa fierté d’avoir défié toute une classe sociale.
  Seul dans les rues, les poings dans les poches, il remâchait leurs histoires et cherchait en vain le moyen de faire cesser leurs disputes, et retrouver l’essence même de l’amour qu’ils se portaient.
Gallimard

* Roger Bezombes (1913- 1994) Les désenchantées, 1939, Salon d’Automne de 1940
 Huile sur bois – 167 x 150 Narbonne, Musée d’art et d’histoire  Photo : Musée de Narbonne *
* Né à Paris en 1913, Roger Bezombes fut un peintre très fécond aux multiples talents, réalisant aussi bien des peintures murales et décorations monumentales que des cartons de tapisseries ou illustrations de livres. Sa prodigieuse activité fut récompensée par de nombreux prix. Nombre de ses œuvres ont figuré dans des expositions internationales et sont maintenant dans des musées. Après avoir obtenu le Prix de Rome en 1936, il est lauréat de la Bourse Nationale de l'Etat grâce à laquelle il va pouvoir voyager à travers le Maghreb, sur les traces de Delacroix. Il embarque pour le Maroc le 3 septembre 1937 où il parcourut de nombreuses villes pendant plusieurs mois. Il fut tellement séduit et ébloui par ce pays qu'il exposa dès 1938 de nombreuses toiles et gouaches provenant de son séjour marocain. Source : Drouot

jeudi 23 août 2012

Infidèles, Abdellah Taïa

« Un arbre vient d’être coupé de la terre. Et du ciel. 
Sa chute a provoqué un tremblement des signes et des étoiles. »

Quatrième de couverture
Slima est une prostituée marocaine. Son fils Jallal est très attaché à elle. Il l'aide à attraper les hommes, les clients, les soldats d'une base militaire. Il parle et se bat à sa place. Ensemble, ils découvrent à la télévision Marilyn Monroe, en tombent amoureux et en font leur déesse protectrice. Des années 80 à la fin des années 90, nous suivons leurs deux destins en parallèle, de la ville de Salé jusqu'au Caire, de Bruxelles à Casablanca. Purs et impurs, cette mère et son fils réinventent continuellement le sens profond de leur vie mouvementée et de leur attachement pour le Maroc, fait d'amour et de haine. Etape après étape, ils redécouvrent leur religion, l'islam, et la vivent d'une manière inédite. Ils iront jusqu'au bout de cette voie. La tombe du prophète Mohammed à Médine pour elle. L'explosion sublime pour lui.

Abdellah Taïa a publié trois romans au Seuil qui sont traduits ou en cours de traduction en Espagne, Hollande, Italie, Suède, Roumanie et aux États-Unis. Il a également dirigé la publication de Lettres à un jeune Marocain (Seuil, 2009). Par ces livres et par ses prises de position publiques, à visage découvert pour défendre l’homosexualité et la liberté des personnes dans son pays, il est devenu une sorte d’icône au Maroc et dans les pays musulmans, violemment attaqué par les islamistes et encensé par les jeunes et les modernistes.

Extrait
  Je m’appelle Jallal.
 Ma mère Slima, avant la nuit, juste au tout début de la nuit, m’a initié au mystère de cette femme en feu, en flammes. Une actrice. Un être seul. Nu. Entre la terre et le ciel. En voyage. Une prophétesse. Une poétesse. Une ignorante. Une inspirée. Une dévergondée entourée d’amour. Une comédienne qui se montre trop et cache l’essentiel, une âme pure, des larmes interminables. Elle vient d'Amérique. Mais elle n'est pas seulement américaine. Elle parle anglais et, dans mes oreilles, mon cœur, c’est comme si c’était de l’arabe.
  Je n’ai pas vu d’autres films avec elle.
  Cette nuit-là, pendant que River of No Retern passait sur notre télévision, ma mère n’a pas arrêté une seule seconde de pleurer.
  Je comprenais cette identification. Il n’y a pas que le sang qui lie les êtres. Les âmes se rencontrent, se reconnaissent et se parlent même quand les mers, les océans les séparent. Elles dépassent ces barrières insignifiantes. Elles marchent sur les eaux. Volent au ciel. Discutent avec les prophètes. Récitent soudain, sans jamais les avoir appris auparavant, des poèmes sacrés, soufis, écrits il y a des siècles et des siècles. Psalmodient le Coran, la Bible et Les Mille et Une Nuits.
  Les âmes se regardent. Elles sont une.
  Ma mère, cette nuit-là, s’appelait Marilyn. Elle était mécréante comme elle. Malheureuse comme elle. Une pute. Une servante. Une déesse. Elle se cachait. River of No Retern me révélait ma mère autrement. Elle n’était pas seulement ma mère. Elle n’était pas qu’à moi. Elle était la mère des autres aussi. La mère, la sœur jumelle de Marilyn.
  Le cinéma a été inventé pour cela. Nous faire voir nos mère sous un nouveau jour. Les avoir pour toujours. Les partager sans aucune réticence. Sans aucune jalousie.
  Je m’appelle Jallal.
  Je suis le fils de Marilyn Monroe.
Editions du Seuil

lundi 20 août 2012

Kamal Jann, Dominique Eddé


Quatrième de couverture
Été 2010. C'est la guerre au sein de la famille Jann. Avocat d'affaires à Manhattan, Kamal a une revanche à prendre sur son oncle, le chef des services de renseignements syriens qui fit tuer ses parents, trente ans plus tôt, lors des massacres de Hama. Il est condamné, en même temps, à pactiser avec la CIA pour sauver son jeune frère islamiste sur le point de commettre un attentat. Manipulés, de bout en bout, par les services secrets arabes et occidentaux, tous les membres du clan sont piégés, dont les femmes qui dans l'ombre jouent un rôle décisif et sans pitié.
Mosaïque impressionnante de lieux et de personnages, Kamal Jann est la chorégraphie puissamment orchestrée du cynisme, de la violence et de la trahison. Sans doute le premier roman du Moyen-Orient à mettre en scène de façon implacable les rouages de la répression et la relation toute-puissante entre familles et pouvoir. La descendance maudite des Jann est condamnée, tels les Atrides, à tuer et s'entretuer, tandis que le peuple, écrasé, commence à rêver de liberté.
Dominique Eddé, née à Beyrouth, a entre autres publié Pourquoi il fait si sombre ?, Cerf-volant, et Le crime de Jean Genet.

Extrait
Vue du dehors, Damas est un livre fermé, à la reliure ordinaire. Une ville voilée. Il faut, pour la voir un peu, l’entrevoir beaucoup. Pousser une porte après l’autre. S’assoir. Attendre. Entrer en captivité. Le temps se divise au fur et à mesure. Celui qui est en ébullition fabrique et dépose son marc, comme du café, au fond des cours. Les mémoires trempent, quoi qu’il arrive, dans ce dépôt qui survit, toutes heures confondues, au passage des jours. A Damas, tout se tient et s’emboîte, le vide et le plein, le noir et le blanc, la nacre et le bois. Il y a partout un endroit qui fuit : de la vie à la mort, de la mort à la vie. L’une renforçant l’autre. Le ciel rosit le matin, rougit le soir. Mais dans cette ville , les couleurs sont rares. Les gens, pour la plupart, sont habillés de noir, de gris, de bleu marine ; les jeunes femmes voilées de blanc. Le deuil est dans l’air. Le mystère aussi. Même le bruit, dans les cours intérieures, est enveloppé de silence. Il ne tient pas, il fait irruption, puis tombe. Damas, c’est quand le soleil décline qu’on la voit le mieux. Il faut entrer dans les maisons pour s’assoir dehors. Les rues sont des coulisses. Le théâtre est dedans, niché sous les plafonds qui tiennent le rôle du ciel. Le ciel, le vrai, existe à peine. C’est de l’horizon en cage. Un fantôme. Il est rare que les têtes se lèvent et le regardent en face. Les yeux sont prudents : ils vont et viennent à la basse altitude des corps et des fenêtres. Ce sont les arbres,  les minarets, les plantes qui tiennent lieu de sommet. Quand la lune apparaît, le ciel ne grandit pas, il s’étoffe. Il gagne une broche. Privée de mer, coupée du ciel, Damas vue de haut – depuis Kassioun – est un échantillon des deux gisants au sol. Une mare d’étoiles. A présent, une nouvelle peau sans âme prend possession de la ville. Des immeubles inanimés, clinquants, aveugles. A leur pied, le reptile brûlant des voitures et le bruit des klaxons qui tue le bruit des voix. Al-Cham, le grain de beauté, risque sa peau, à chaque coin de rue. Mada aime par-dessus tout les rigoles de la lumières. Les lignes brisées. Son or pris au piège des murs et des volets. Elle aime le règne simultané du soleil et de l’obscurité. Ensemble, ils donnent à l’ombre le statut d’un jardin. Son heure préférée, c’est juste avant le soir, quand, d’un bout à l’autre de la cour rectangulaire avec sa fontaine rayée ocre et blanc et son couple de vieux divans aux pieds pourris, l’eau renversée à grand seaux court dans tous les tous après l’écume noire, semant derrière ses petits restes limpides qui tardent à sécher parce que la pierre est creuse.  Albin Michel

Doussault Charles (1814-1880), La Porte d'Orient à Damas. (C) MBA, Rennes, Dist. RMN-Grand Palais  Louis Deschamps

mardi 14 août 2012

La Promesse d'Annah, Mohed Altrad

o°o°o
  Conte d'amour moderne marqué au fer rouge par les grands soubresauts de l'histoire du Bassin méditerranéen, La Promesse d'Annah est le récit d'une passion...  naissante, où se mêlent désir et séduction, doutes et exaltation. Lié par une promesse ancestrale, un même couple se réincarne au fil des siècles, depuis les plateaux de Judée en 1400 av J-C jusqu'à un checkpoint isolé de Cisjordanie. Il est juif, elle est musulmane, ou inversement, et leur foi respective, leur conception même du sentiment amoureux constituent des empêchements permanents à leur union. Y a-t-il à l'origine de ces obstacles un dessein du Très-Haut, résolu à ce que les deux existences restent à jamais séparées ? Ou est-ce plutôt que la promesse et le renoncement sont deux constituantes immuables de l'amour ?
  Porté par les correspondances secrètes et les fables guerrières, le troisième roman de Mohed Altrad interroge l'Histoire comme possible territoire de fiction et de romance, et unit l'aspect universel du mythe à la condition de l'individu. Prouvant que l'amour, loin d'être une réalité éternelle, est d'abord une construction culturelle et historique.

Mohed Altrad, d’origine syrienne, vit en France depuis de nombreuses années. Chez Actes Sud ont paru Badawi (2002, Babel n° 1058) et L’Hypothèse de Dieu (2006).

Extrait

Mon âme est bouleversée. J’aurais voulu être
Une branche de myrte pour que mon parfum t’enveloppe
J’aurais voulu avoir des mots langoureux pour te charmer,
Mais rien ne me venait, sinon des larmes qui coulaient sur mes joues.
D’une voix claire, comme si tu chantais auprès du feu
Ta voix frémissante a fait vibrer mon cœur et ma mélancolie.
Plus jamais les doutes ne pourront m’assaillir
Mais l’envie de rire, de pleurer, de crier, de disparaître.
J’étais le grand vent du sud qui dévale le djebel
Pour hurler sa force et son bonheur.
~
 Les eaux du Tigre coulent paisiblement, scintillant dans la lueur pâle d’une lune un peu froide. Elles s’en viennent de Mossoul, au-delà des méandres, en amont, et descendent jusqu’à Bassora, le dernier port avant la mer, la cité des ahl al-hadith.
  Le Tigre. Le fleuve irrigant Bagdad comme une artère gonflée de vie. Par lui s’effectue le commerce. Par lui est assurée la circulation des biens et des personnes. Par lui entrent et sortent quotidiennement les denrées, le blé surtout, objet de tant de désastreuses spéculations qui affament le peuple ;  mais aussi les produits des ateliers, des manufactures de tissus, comme les œuvres de l’esprit et les hommes. Par lui arrivent tous les hommes… Toute cette immense population agitée d’intérêts divers qui pousse dans les rues, dans les hammams, dans les souks, dans les demeures privées, les mosquées et les palais enclos derrière leurs murs, sans cesse en train de disputer, de s’affronter, versatile et violente. Tous ces maraîchers, barcassiers, artisans, cardeurs, mais aussi poètes, savants, canonistes ou banquiers, venus de tous les horizons, du Khorassan à l’Egypte, de la Syrie au Yémen, sans compter les juifs, les chrétiens et tous les idolâtres un peu louches qui rôdent dans ses faubourgs. C’est pour cela que Jalal aime cette ville, cité incomparable, la plus grande et la plus belle.
  Pourtant, Bagdad a à peine plus d’un siècle d’existence. Sa croissance a été une poussée anarchique, faite d’absorptions successives de faubourgs autour de la ville ronde, Madinat al-Salam, la cité de la paix, tel qu’est son vrai nom. Ce n’est probablement pas le projet du premier Abbasside, mais il en est advenu ainsi.

mardi 7 août 2012

Mes aventures marocaines, Christian Houel

« Ô vieux Maroc! Paradis à jamais perdu! » 

Quatrième de couverture

  En 1904, Christian Houel est le premier journaliste à entrer au Maroc, alors interdit. Habillé en Arabe, parlant le marocain, sans préjugés, il sillonne le pays, passant d’un camp à l’autre, en pleine guerre civile, face aux troupes françaises.

  Mes aventures marocaines racontent comment les Français ont mis la main sur le Maroc de 1907 à 1912 et la naissance de Casablanca, ville pionnière et véritable « Far West » français.

  Publié pour la première fois en 1954 et épuisé depuis, ce livre recherché est la « bible » de ceux qui s’intéressent à l’histoire du Maroc et à l’aventure coloniale du Protectorat.



Extrait
  Dans ce bon vieux Maroc où je m’étais livré à des reportages qui dépassaient la commune mesure, poussé par l’attrait qu’avaient sur moi les choses et les gens, je risquais volontiers ma personne pour goûter dans leur plénitude la douceur et la candeur de l’Islam. Je  me plaisais à les peindre, ces gens, à les faire parler, à faire participer les lecteurs au plaisir que j’avais de vivre avec eux.
  Ma visite à la mehalla du commandant Brémond n’était qu’un intermède. Je projetais, en effet, de me rendre à Meknès en traversant les tribus rebelles. J’espérais découvrir un nouvel aspect de l’état d’âme des Marocains, si ébranlés par la venue des chrétiens.
  Leurs réactions ne diffèrent point des nôtres quand nous subissons l’invasion des étrangers.
  Nous sommes devenus Romains après combien de batailles, lors de la conquête des Gaules par les légions de César. La dernière guerre nous a révélé que la moitié des Français eussent accepté de devenir Boches pour avoir la paix.  La résistance des Marocains ressortit au besoin de défense presque  animal de tout être, comme la soumission par la force ressortit à son instinct de conservation.
  L’établissement postérieur d’une collaboration, entre vainqueurs et vaincus, dépend des principes de justice et d’égalité qu’importent les premiers, en tenant compte des notions qu’ont les vaincus eux-mêmes de cette justice et de cette égalité.
  Or, c’est le pouvoir métropolitain, en France, qui s’est toujours chargé de la législation de nos protectorats sans prendre l’avis des intéressés, sans s’inquiéter des répercussions que peuvent avoir sur les populations récemment soumises des décrets pas toujours inspirés par le désir d’une collaboration réciproque.
  Lyautey a lutté jusqu’au dernier jour de son proconsulat contre certaines conceptions de la métropole. Le maintien du sultan était la promesse que non seulement rien ne serait changé ni dans les mœurs, ni dans les coutumes, mais que nous effacerions, par l’égalité des intérêts et du prestige, l’inégalité des armes. Il n’est pas bien sûr que les hauts fonctionnaires chargés de l’administration du protectorat se soient résignés à traiter de pair, fraternellement, les fonctionnaires chérifiens. Ils se considèrent supérieurs, par leurs traitements, par leurs capacités intellectuelles, par leur titre de représentants de la puissance qui a vaincu. Ce rappel constant de leur suréminence, si je peux dire, n’a peut-être pas d’effet trop nocif, ni trop immédiat, sur les masses. Elle en a sur l’élite que nous avons formée à nos écoles et à qui nous avons inculqué nos propres principes d’égalité.

Léon Belly (1827-1877), Pèlerins allant à La Mecque 1861 Huile sur toileH. 161 ; L. 242 cm
© RMN Musée d'Orsay 
«Trois opérations : Voir, opération de l’œil. Observer, opération de l’esprit. Contempler, opération de l’âme. Quiconque arrive à cette troisième opération entre dans le domaine de l’art.» Emile Bernard