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samedi 8 mars 2014

Papa Sartre, Ali Bader

Café de Flore / Photo Saint-Germain-des-Prés

Quatrième de couverture
 Bagdad, tournant du millénaire. Un écrivain besogneux est chargé par deux individus assez louches d’écrire la biographie d’un certain Abdel-Rahman Shawkat. La tâche s’annonce d’autant plus ardue que ce dernier, porte-parole autoproclamé de l’existentialisme sartrien dans l’Irak des années 1960, n’a laissé aucun écrit, préférant exercer dans les cafés et les cabarets. À mesure que le biographe progresse dans son enquête et retrace le parcours tortueux de cet épigone irakien de Sartre, nombre de questions se font jour quant aux motivations profondes de ses commanditaires et aux circonstances de la mort du pseudo-philosophe. Ali Bader dresse un tableau truculent de la société bagdadienne entre les années 1950-1960 et la fin du siècle, une fresque dans laquelle se croisent aristocrates, marginaux, marchands, danseuses de cabaret, militants trotskistes, travailleurs journaliers, ministres et intellectuels de troisième zone... Papa Sartre est à la fois une biographie fictive délirante, un roman d’enquête aux accents postmodernes et une satire des milieux intellectuels irakiens et arabes. Un récit énergique, à la fois drôle et déroutant, qui met les pieds dans le plat en abordant les délicates questions de l’identité, du savoir et du pouvoir.

 Ali Bader est né à Bagdad et vit aujourd’hui à Bruxelles. Grand chroniqueur de la petite histoire irakienne, il a publié onze romans depuis le début des années 2000, parvenant à s’imposer comme l'une des voix les plus originales de sa génération. Papa Sartre, qui a été couronné par plusieurs prix littéraires dans le monde arabe, est la première de ses œuvres à être traduite en français.

Traduit de l’arabe (irak) par May A. Mahmoud

Extrait
 Abdel-Rahman tira les rideaux en mousseline et se posta à sa fenêtre pour observer le souk. Les volumineux turbans noirs des marchandes, aux seins desquelles étaient pendues les têtes chauves de leurs nourrissons, émergeaient entre les corbeilles de radis, d’herbes fraîches et de figues mûres. Une foule d’hommes et de femmes allait et venait parmi les grandes gamelles de citrons et d’oranges, les paniers d’oignons, de poivrons verts de pommes bien lavées, les sacs de dattes confites… A l’autre bout étaient empilées les cages à poules, à canards et à petits oiseaux ; des moutons gambadaient juste à côté, le long de haies qui laissaient entrevoir une jungle chaotique ombrageant quelques pots de myrte et d’espèces florales diverses.
 Lentement, devant le miroir vertical fixé sur la table de sa chambre, Abdel-Rahman s’habilla. Quand il eut noué sa mince cravate bleue, il mit ses lunettes carrées à monture de plastique noir et fit aller son regard entre la photographie de Jean-Paul Sartre et la glace. Alors un profond sentiment de contrariété l’envahit.
 Pourquoi n’était-t-il pas borgne ? se dit-il, regrettant que son reflet dans le miroir n’offrît pas une parfaite similitude avec l’image de Sartre. Abdel-Rahman était toujours rasé de près, il se gominait les cheveux et se coiffait comme Sartre ; son joli visage anguleux présentait des traits proches du sien : même nez fin, mêmes joues bien pleines, même bouche pincée…  Il avait beau faire, toutefois, jamais il ne pourrait passer pour la copie conforme du philosophe français. Si la nature n’avait pas refusé de le gratifier de cet œil droit déficient, il se serait pourtant senti comblé et sa vie lui aurait semblé en tout point accomplie… Et comment ? Il aurait été un deuxième Sartre !
 A cet instant, Abdel-Rahman réalisa que l’existence était fondamentalement inique et cruelle. Si la justice, l’égalité et la morale avaient prévalu, Dieu n’aurait pas manqué de le faire naître borgne, comme Jaseb, qui déambulait avec sa charrette et vendait ses légumes flétris dans le souk de Sadriya. Cet ignorant ne se rendait même pas compte de la grâce insigne que représentait son regard sartrien, il ne voyait ni la portée philosophique de cet éborgnement, ni le rôle éminent que cet œil éteint avait pu jouer dans l’histoire des idées. Et sans nul doute Jaseb, si on lui avait demandé lequel de ses deux yeux il préférait, aurait choisi celui qui restait sain, malgré son caractère extrêmement banal. Dans ce monde où toutes les créatures avaient reçu deux yeux pour voir, son infirmité ne lui apportait que honte et affliction. Seuil

dimanche 23 février 2014

Gustave Doré (1832-1883), L'imaginaire au pouvoir

«Au secours ! au secours ! voilà M. le marquis de Carabas qui se noie.» Gustave Doré (1832-1883), Le Maitre Chat ou Le Chat botté
 
BnF, département des Estampes et de la Photographie, DC-298 (J, 2)-FOL
© Bibliothèque nationale de France
Gustave Doré (1832-1883), L'imaginaire au pouvoir
du 18 février au 11 mai

Gustave Doré est sans doute l'un des plus prodigieux artistes du XIXe siècle. A quinze ans à peine, il entame une carrière de caricaturiste puis d'illustrateur professionnel - qui lui vaudra une célébrité internationale - avant d'embrasser tous les domaines de la création : dessin, peinture, aquarelle, gravure, sculpture.

L'immense talent de Doré s'investit aussi dans les différents genres, de la satire à l'histoire, livrant tour à tour des tableaux gigantesques et des toiles plus intimes, des aquarelles flamboyantes, des lavis virtuoses, des plumes incisives, des gravures, des illustrations fantasques, ou encore des sculptures baroques, cocasses, monumentales, énigmatiques...
En tant qu'illustrateur, Doré s'est mesuré aux plus grands textes (La Bible, Dante, Rabelais, Perrault, Cervantes, Milton, Shakespeare, Hugo, Balzac, Poe), faisant de lui un véritable passeur de la culture européenne. Il occupe ainsi une place cruciale dans l'imaginaire contemporain, de Van Gogh à Terry Gilliam, sans compter son influence certaine sur la bande-dessinée ; autant d'aspects que cette première rétrospective depuis trente ans souhaite explorer. 

Gustave Doré (1832-1883), Entre Ciel et Terre Belfort, collection Musées de Belfort
© Musée d’Art et d’Histoire, Belfort, France / Giraudon / The Bridgeman Art Library

Gustave Doré (1832-1883), Sœur de la Charité sauvant un enfant Le Havre, Musée d’Art moderne André Malraux
© Musée des beaux-arts André Malraux, Le Havre, France / Giraudon / The Bridgeman Art Library

Gustave Doré (1832-1883), L’Aigle noir de Prusse New York, Dahesh Museum of Art
© Dahesh Museum of Art, New York, USA / The Bridgeman Art Library

Gustave Doré (1832-1883), Pierrot Grimaçant Strasbourg,
Musée d’Art moderne et contemporain 
© Photo musées de Strasbourg

Gustave Doré (1832-1883), L'enfance de Pantagruel Strasbourg, 
Musée d’Art moderne et contemporain © Photo musées de Strasbourg

 L'enfance de gargantua Strasbourg, 
Musée d’Art moderne et contemporain © Photo musées de Strasbourg

Gustave Doré (1832-1883), Pauvresse à Londres Strasbourg, 
Musée d’Art moderne et contemporain© Photo musées de Strasbourg

Gustave Doré (1832-1883), Le château enchanté, Dessin préparatoire pour La Belle au bois dormant
Strasbourg, Musée d’Art moderne et contemporain © Photo musées de Strasbourg

Gustave Doré (1832-1883), Dante et Virgile dans le neuvième cercle de l’Enfer
Bourg-en-Bresse, Musée du monastère royal de Brou © Photo Hugo Maertens, Bruges

Gustave Doré (1832-1883), Les Saltimbanques dit aussi L’Enfant blessé ou La victime

Clermont-Ferrand, Musée d’art Roger-Quillot © Ville de Clermont-Ferrand ̶ Musée d'art Roger-Quilliot

Gustave Doré (1832-1883), L'Enigme 
Paris, musée d'Orsay © Musée d’Orsay. Dist. RMN-Grand Palais / Patrice Schmidt




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jeudi 13 février 2014

Automobile Club d'Égypte, Alaa El Aswany

Kees van Dongen (1877-1968), Ba-rah, Persian Dancer
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Quatrième de couverture
 En cette fin des années 1940, sous les pales des ventilateurs de l’Automobile Club du Caire, l’Égypte des pachas et des monarques flirte avec aristocrates et diplomates de tout poil, pour peu qu’ils soient européens. Régulièrement, Sa Majesté le roi honore de son éminente présence la table de poker. Extravagance, magnificence et décadence qui s’arrêtent aux portes des salons lambrissés. Dans les communs, une armada de serveurs et d’employés venus de Haute-Égypte et de Nubie s’escriment à satisfaire les exigences de l’inflexible El-Kwo, le chambellan du roi. L’esclave du monarque est aussi le chef suprême des employés de tous les palais royaux, qui régente dans ses moindres détails leur misérable existence et se délecte à professer l’art de la soumission.
 Parmi ses “sujets” : Abdelaziz Hamam, descendant d’une puissante famille ruinée, venu au Caire dans l’espoir d’assurer l’éducation de sa progéniture. À suivre les chemins contrastés qu’empruntent ses enfants, on découvre les derniers soubresauts de l’Égypte pré-nassérienne : morgue des classes dominantes, dénuement extrême des laissés-pour-compte, éveil du sentiment nationaliste. De toute part l’édifice se lézarde, et dans le microcosme de l’Automobile Club, où le visage noir charbon d’un domestique ajoute une touche d’élégance au décorum, frémissent les temps futurs et l’explosion révolutionnaire qui va embraser le pays.
 Engagé et humaniste comme jamais, Alaa El Aswany renoue ici avec les récits populaires et hauts en couleur de l’irrésistible Immeuble Yacoubian et désigne inlassablement la seule voie juste pour son pays : une démocratie égyptienne à construire.

Né en 1957 dans la vallée du Nil, Alaa El Aswany exerce le métier de dentiste au Caire,en parallèle d'une carrière de chroniqueur et de romancier traduit dans le monde entier. Après le célèbre Immeuble Yacoubian, porté à l'écran par Marwan Hamed, paru en 2006, Actes Sud a publié Chicago (2007), J'aurais voulu être égyptien (2009) et Chroniques de la révolution égyptienne (2011).

Kees van Dongen (1877-1968), Café with two women and one man
Extrait
  L’affaire avait commencé deux ans plus tôt, au cours de la soirée que l’Automobile Club organisait tous les ans à l’occasion de la nouvelle année. Assistaient à la réception le haut-commissaire britannique, les ambassadeurs étrangers, les ministres ainsi que de hautes personnalités et des princes de la famille royale. Tout à coup, vers une heure du matin, Sa Majesté le roi fit aux invités l’honneur de la surprise de son éminente présence. Il souhaita une bonne année à l’assistance puis prit sa place autour du tapis vert et se mit à jouer aux cartes jusqu'au matin. Comme d’habitude, tant pour les hommes que pour les femmes, la fête reflétait les dernières tendances de la mode : fourrures, robes de soirée, smokings, c’était un vrai concours d’élégance. Une invitée attira l’attention de Mr Wright. C’était une femme dans la quarantaine, mince, claire de peau, les cheveux fins d’un brun  anthracite coiffés à la garçonne. Elle fumait sans arrêt et portait une simple robe bleue qui n’était pas du tout à la hauteur de l’événement. Wright se mit à l’observer avec étonnement. Il se demandait comment cette femme osait venir  à une soirée de ce niveau avec une robe qui, au plus, aurait pu convenir pour aller prendre le thé. Le plus étonnant était qu’elle parlait et riait  avec les invités d’une manière, comme si elle ne se rendait pas compte de l’anomalie de son apparence. La curiosité de Mr Wright redoublait et finalement il interrogea Chaker, le maître d’hôtel :
- Qui peut bien être cette femme avec sa robe bleue ?
Le maître d’hôtel s’inclina :
- C’est Mme Odette Fattal, Monsieur.
- Est-elle une parente de M. Henri Fattal ?
- C’est sa fille, Monsieur.
  Cela rendait la chose encore plus incompréhensible. Le millionnaire Henri Fattal était un des plus grands marchands de coton d'Égypte. Pourquoi sa fille apparaissait-elle sous cet aspect misérable ? N’importe quelle secrétaire de son père portait à n’en pas douter de plus beaux vêtements. Qu’est-ce que cela voulait dire, et pourquoi les personnes présentes semblaient accepter sans problème la présence parmi elles de ce lapin sauvage ? Wright ne fut pas capable de dominer plus longtemps sa curiosité. Il demanda un verre qu’il avala d’une seule traite, puis, mettant fin à son hésitation, s’avança  vers la femme.
Traduit de l'arabe (Égypte) par Gilles Gauthier

Kees van Dongen (1877-1968), Nil

samedi 18 janvier 2014

Les Nuits du Caire, Gilbert Sinoué

Georges Antoine Rochegrosse (1859-1938), Musicienne égyptienne jouant du luth


Les Nuits
du Caire

- Vous avez vécu dans le souvenir
du bonheur, Karim.
Or, rien n'empêche le bonheur
comme le souvenir du bonheur.




Extrait
 «Je suis né d'une ville enceinte de lumière qu'un fleuve têtu traverse lentement. Je suis né entre deux rives, femelles engrossées, qui bataillent le désert depuis la nuit des temps.
  C'est ici, par hasard, que la nature survit parmi les ombres vertes, vaguement disséminées. Par hasard aussi que le vent ensemence les cités palmeraies. Je suis né d'un limon inséminé de tout ; d'un pays à l'été infini et qui n'en finit pas. Les dieux l'ont parcouru un soir d'il y a longtemps, signant au pied des dunes leurs gestes démesurés. Depuis lors, Horus, Harmakhis, Maât et les autres sommeillent dans une vallée royale en allée du présent, tandis que leurs enfants, boueux, surnuméraires, cherchent désespérément le dernier lac sacré. C'est ici que tout se noue dans la sueur des mots, le croisement des regards, les langueurs anonymes. Ici que l'on apprend le vrai sens du mot destin, de l'écrit, du mektoub, l'autre pseudonyme de Dieu.
  Minuit et demi, écrivait le vieil homme dont la silhouette courbée hantait et hante encore les rues d'Alexandrie. Le temps a fui, depuis qu'à neuf heures j'ai allumé ma lampe et me suis installé ici. Je suis resté sans lire, sans parler. À qui parler, seul, dans cette maison ? Depuis qu'à neuf heures j'ai ravivé ma lampe, l'image de mon jeune corps m'est apparue et celle des chambres tièdes, parfumées, et celle des voluptés passées. J'ai revu des rues qui ont perdu leur visage, des femmes et des hommes qui ont cessé d'exister, des théâtres et des cafés défunts. Limage de mon jeune corps m'est apparue et m'a rappelé des souvenirs terribles : deuils de famille, séparations, sentiments des miens, volontés des morts dont on a fait si peu de cas. Minuit et demi. Comme le temps fuit ! Minuit et demi. Comme elles passent les années !
  Lawrence Durrell n'est plus. Si la façade rococo de l'hôtel Cecil ouvre toujours sur la mer, ce n'est plus l'hôtel Cecil. Justine, Balthazar, Mountolive et Clea se sont dilués sous l'effet du soleil ; ils ont coulé dans l'asphalte.
  Le Caire vibre toujours sous les coups de boutoir du désert et toujours le vent soulève la chevelure calcaire du Mokattam, pulvérise des volutes de sable qui s'élèvent, tourbillonnent, virevoltent avant de saupoudrer les fenêtres, les terrasses, les ruelles, les minarets, les devantures, les cordes à linge, s'infiltrent partout ; poussière millénaire, combat perdu d'avance.
  Au pied des pyramides, depuis des heures et sous quarante degrés, un balayeur impavide balaye le sable qui recouvre la route. À peine quelques mètres dégagés, tout est à recommencer. Fatalité. Combat perdu d'avance. Qu'importe ! Telle est la volonté du Tout Puissant. Patience. Patience. Le peuple égyptien n'est fait que de patience. Demain, mon petit. Demain, mon fils. Inch Allah. Tout ira mieux. N’oublie jamais : Perses, Grecs, Romains, Mamelouks, Turcs, français, Anglais ; tout ce monde a battu en retraite et nous sommes toujours là. » Arthaud

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Merci Myriam pour ce très beau cadeau!

dimanche 29 décembre 2013

Concert d’anges, Edgar Maxence

Edgar Maxence, Concert d’anges, 1897 musée de Beauvais. photo Rmn
Ce soir mon cœur fait chanter
des anges qui se souviennent...
Une voix, presque mienne,
par trop de silence tentée,

monte et se décide
à ne plus revenir ;
tendre et intrépide,
à quoi va-t-elle s'unir ?

 Rainer Maria Rilke   

vendredi 1 novembre 2013

Sur la mort, Khalil Gibran

Grace Ravlin (1873–1956), Femmes au cimetière de Tanger. (C) RMN-Grand Palais (Château de Blérancourt) / Gérard Blot

Alors Almira  parla, disant,  Nous voudrions maintenant vous questionner sur la Mort.
Et il dit:
Vous voudriez connaître le secret de la mort.
Mais comment le trouverez-vous sinon en le cherchant dans le cœur de la vie?
La chouette dont les yeux faits pour la nuit sont aveugles au jour ne peut dévoiler le mystère de la lumière.
Si vous voulez vraiment contempler l'esprit de la mort, ouvrez amplement votre cœur au corps de la vie.
Car la vie et la mort sont un, de même que le fleuve et l'océan sont un.

Dans la profondeur de vos espoirs et de vos désirs repose votre silencieuse connaissance de l'au-delà;
Et tels des grains rêvant sous la neige, votre cœur rêve au printemps.
Fiez-vous aux rêves, car en eux est cachée la porte de l'éternité.
Votre peur de la mort n'est que le frisson du berger lorsqu'il se tient devant le roi dont la main va se poser sur lui pour l'honorer.
Le berger ne se réjouit-il pas sous son tremblement, de ce qu'il portera l'insigne du roi?
Pourtant n'est-il pas plus conscient de son tremblement?

Car qu'est-ce que mourir sinon se tenir nu dans le vent et se fondre au soleil?
Et qu'est-ce que cesser de respirer, sinon libérer le souffle de ses marées inquiètes, pour qu'il puisse s'élever et se dilater et rechercher Dieu sans entraves?

C'est seulement lorsque vous boirez à la rivière du silence que vous chanterez vraiment.
Et quand vous aurez atteint le sommet de la montagne, vous commencerez enfin à monter.
Et lorsque la terre réclamera vos membres, alors vous danserez vraiment.

Khalil Gibran, Le prophète 
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Ceux qui préfèrent le noir, c'est par ici 

mercredi 9 octobre 2013

Le marcheur de Fès, Eric Fottorino

« Quand ton fils a grandi, fais-en ton frère. »

Quatrième de couverture
  « Nous aurions filé vers les Pyrénées. On aurait coupé l’Espagne de haut en bas. Une manière de césarienne pour exhumer ton histoire. Nous serions remontés au début, jusqu'à Fès, ta ville natale. Serions-nous jamais arrivés ? »
À l’automne 2012, j’ai voulu emmener mon père marocain dans les rues de sa jeunesse, le quartier juif de Fès, la médina, l’entrelacs de ses souvenirs campés entre l’université de la Karaouine et la façade de l’Empire qui fut jadis le plus grand cinéma d’Afrique du Nord.
J’ai fait le voyage sans lui. La maladie en a décidé ainsi, je suis devenu à sa place le marcheur de Fès. J’ai compris à quoi tient une existence. Un kilomètre à peine sépare le mellah de la ville moderne, le monde juif de l’ancien secteur européen. Dans ce mouchoir de poche, Moshé Maman est devenu Maurice Maman. Comme tous les siens, le Juif marocain a rêvé de s’intégrer à la France, de parler sa langue, d’y construire sa maison, sa famille, son avenir.
J’ai traversé les ruelles et les cimetières, poussé la porte des rares synagogues, parlé aux derniers Juifs fassis dont la flamme s’éteindra bientôt. À chaque pas, je suis tombé sur ce père longtemps inconnu. Jusqu’à tomber sur moi, à l’improviste.

  Eric Fottorino est l’auteur de nombreux romans et récits qui traduisent sa quête des origines, comme Korsakov, L’homme qui aimait tout bas et Questions à mon père, parus chez Gallimard. Avec Le marcheur de Fès, il continue d’interroger le thème de la filiation à travers les racines marocaines de son père naturel.

Jacques Moreau (1903-1994), Fez, Bab el Mellah
Extrait
  Je sais que là, quelque part, dorment Yahia, ton grand-père le Berbère, et son épouse Zohra. Eux aussi je les chercherai. Pour l’instant Albert-Abraham tente de m’instruire sur votre communauté en voie de disparition. Moins de cinquante personnes à présent. Rien que des vieux. « Nous n’avons plus d’enfants », dit-il sans insister. Il sort des feuilles dactylographiées qui tremblent dans le vent. Devant nous l’horizon à perte de vue, les mamelons du Moyens Atlas. La nécropole est le seul lieu du mellah où le jour entre à pleine lumière, ou rien n’entrave la perspective. D'une voix un peu scolaire, le rabbin à barbe blanche laisse tomber des chiffres d’autrefois, quand les Juifs vivants se comptaient plus de vingt mille à Fès. C’était au début du protectorat. Depuis le XVe siècle, le sultan avait voulu le mellah collé à l’enceinte de son palais afin d’assurer la protection des Juifs. S’il tenait à leur proximité, c’était aussi pour solliciter à tout moment leurs médecins réputés infaillibles. Et pour s’assurer la fidélité des artisans de Sion, si habiles pour ciseler l’or, l’argent, le diamant. En transformant les métaux précieux en bijoux rares, ils accomplissaient des prodiges interdits aux Musulmans par le Coran.
  En ce temps là, les Juifs étaient des dhimmi, des protégés, libres de leur culte, placés sous le regard bienveillant du palais, à condition qu’ils acceptent de porter la calotte noire, d’être assujettis à l’Islam et à l’impôt. Calmann-Lévy

vendredi 19 avril 2013

Profanes, Jeanne Benameur

Guillaume Seignac (1870-1924), Jeune fille au papillon
Le papillon posé sur le doigt,
ma fille.
Éphémères

Quatrième de couverture
Ancien chirurgien du cœur, il y a longtemps qu’Octave Lassalle ne sauve plus de vies. À quatre-vingt-dix ans, bien qu’il n’ait encore besoin de personne, Octave anticipe : il se compose une “équipe”. Comme autour d’une table d’opération – mais cette fois-ci, c’est sa propre peau qu’il sauve. Il organise le découpage de ses jours et de ses nuits en quatre temps, confiés à quatre “accompagnateurs” choisis avec soin. Chacun est porteur d’un élan de vie aussi fort que le sien, aussi fort retenu par des ombres et des blessures anciennes. Et chaque blessure est un écho.
  Dans le geste ambitieux d’ouvrir le temps, cette improbable communauté tissée d’invisibles liens autour d’indicibles pertes acquiert, dans l’être ensemble, l’élan qu’il faut pour continuer. Et dans le frottement de sa vie à d’autres vies, l’ex-docteur Lassalle va trouver un chemin.
  Jeanne Benameur bâtit un édifice à la vie à la mort, un roman qui affirme un engagement farouche.   Dans un monde où la complexité perd du terrain au bénéfice du manichéisme, elle investit l’inépuisable et passionnant territoire du doute. Contre une galopante toute-puissance du dogme, Profanes fait le choix déterminé de la seule foi qui vaille : celle de l’homme en l’homme.

Jeanne Benameur vit au bord de l’Atlantique et consacre l’essentiel de son temps à l’écriture. Elle est l’auteur de huit romans parmi lesquels : Les Demeurées (Denoël, 2000 et Folio).
   En 2008, elle rejoint Actes Sud avec Laver les ombres. En 2011, son roman Les Insurrections singulières rencontre un succès remarquable.

Portrait romano-égyptien du Fayoum: portrait 
de femme. (C) RMN Grand Palais / Gérard Blot
Extrait
Sur la photographie, c’est l’été. La lumière est là, dans l’escarpement des feuilles de l’arbre derrière les personnages. Elle ne voit d’abord que ça : la lumière. Chaque chose en est enveloppée. Et les deux visages. Si proches. Une chevelure légère qui prend tout le soleil. Le visage d’une jeune fille, derrière celui d’un homme. Elle, debout, est penchée en avant, les coudes posés sur ses épaules à lui. Lui est assis sur un banc de pierre. Hélène Avèle reconnait Octave Lassalle, il devait avoir la cinquantaine.
  Plus elle regarde les visages, plus ils se dérobent. Des taches, juste des taches dans la lumière si prégnante. Elle perd les traits, ne garde que le contour. Et cette lumière qui souligne et annihile tout. Comme si la réalité se perdait. Elle est devant une image. Une image. Pourquoi cette photographie déclenche-t-elle en elle cette sorte de vertige ?
  Elle entend la voix du vieil homme qui dit Le modèle, c’est elle. Et, dans une fraction de seconde, comme si elle avait elle-même appuyé sur le déclencheur de l’appareil, elle mesure l’immensité du contrat. Elle sent la photographie glisser sous ses doigts. Octave Lassalle l’a ramenée vers lui. Hélène se rend compte qu’elle a fermé les yeux.
  Il est reparti vers son bureau. Elle entend son pas difficile. Elle imagine le dos qui cherche à rester droit et ça la bouleverse.

  Quand il revient, il ne lui laisse pas le temps de dire quoi que ce soit. C'est lui qui prend la parole.
  Il lui parle longuement des portraits du Fayoum. Elle a déjà entendu parler de ces portraits retrouvés dans la région d'Égypte dont ils portent le nom? Octave Lassalle lui demande si elle en connaît l'existence, c'est tout.
  Il dit alors sa découverte de ses visages postés au bord de la mort, nus de tout désir d'être regardés par les vivants. Peints pour la tombe. Hélène l'écoute. Il dit qu'il avait vu ses premiers portraits du Fayoum au musée de Toronto. Qu'il y en a un peu partout dans les grands musées du monde mais que les premiers, c'était là, dans le pays de sa femme, qu'il les avait vus. Qu'ensuite il avait cherché les autres, dans d'autres pays, à chaque vacances et que sa femme trouvait ça morbide. Il parle comme pour lui-même, lentement. Il dit que c'était tout sauf morbide.
  "Vous comprenez, il se dégage de chacun de ces visages, peints pour personne, une solitude et une humanité sans fard. Profonde. Seule la mort peut «dévisager» un être de cette façon. Avec cette simplicité."

mercredi 16 janvier 2013

La maison de Leyla, Livaneli

Osman Hamdi Bey (1842-1910), A Lady of Constantinople
Quatrième de couverture
  Sur la rive anatolienne du Bosphore, une vieille dame est brutalement expulsée de son logement. Il s’agit de Leyla, la descendante ruinée d’une grande famille stambouliote. Elle fut propriétaire d’un yali, une des ces magnifiques demeures au bord de l’eau, avant de ne plus occuper qu’une petite dépendance située sur le terrain de son ancienne propriété. Quand Omer qui possède à présent le yali met fin à cet arrangement, elle est secourue et accueillie par Yussuf, le fils de l’ancien jardinier de sa famille devenu journaliste. Elle le suit dans un quartier moderne et cosmopolite d’Istanbul où elle découvre le monde des artistes et des marginaux aux côtés la compagne de Yussuf, Roxy – de son vrai nom Rukiye –, qui est chanteuse de hip-hop. Malgré une hostilité initiale, une vraie amitié se noue progressivement entre les deux femmes.
  Puis, quand l’ancien yali de Leyla est vidé de ses meubles, l’histoire familiale ressurgit grâce à la découverte d’une photo révélant la ressemblance troublante de la vieille dame avec un officier britannique. Leyla serait-elle issue d’une union illégitime entre une Ottomane et un Anglais? Lorsqu’elle rencontre le père du nouveau propriétaire, ce ne sont plus ces questions du passé mais bien le comportement d’Omer qui fait débat. En se confiant ainsi, Leyla ne sait pas qu’elle va provoquer un tout autre drame…
  Avec un sens du romanesque très marqué, ce nouveau roman de Livaneli exploite toutes les couleurs d’une société où cohabitent des couches sociales aussi diverses que l’ancienne aristocratie ottomane, le monde des nouveaux riches et les Turcs revenus de l’immigration en Allemagne. La maison de Leyla prouve une nouvelle fois le grand talent de conteur de l’auteur turc.

Livaneli est une des personnalités les plus en vue de la vie culturelle et politique en Turquie. Il s'est fait connaître en tant qu'auteur, compositeur et interprète d'un très grand nombre de chansons et de musiques de films. En 1971, ses prises de position après le putsch de l'armée lui on valu plusieurs mois de prison, puis l'exil en Suède. Il est l'ambassadeur de bonne volonté de l'Unesco depuis 1996. Délivrance, son troisième roman, s'est vendu à plus de cent mille exemplaires en Turquie et a été très bien accueilli par la critique lors de sa publication en français (Gallimard, 2006). Une saison de solitude a également paru aux Editions Gallimard en 2009.

Extrait  
  Cette courte après-midi-là Leyla fit un rêve effrayant. Petite fille, elle se tenait sur le ponton du yali et, en proie à la terreur, elle voyait les deux rives du Bosphore se rapprocher l’une de l’autre. Le ponton sur lequel elle se tenait  remuait et s’avançait vers l’autre rive en engloutissant la mer. La rive européenne s’approchait elle aussi  de la même manière vers elle à toute vitesse. Leyla cria, elle voulait prévenir sa grand-mère mais, tétanisée par la peur, aucun son ne sortait de sa bouche. Au milieu des rives le rapprochement se produisit si rapidement qu’une ou deux minutes après le ponton sur lequel se tenait Leyla se confondit à la rive opposée. L’Asie était collée à l’Europe. A présent ce n’était pas la mer, mais une nationale qu’elle avait devant elle. Les maisons de la rive opposée étaient carrément au bout de son nez. Le béton avait englouti la mer et réuni les continents. Après s’être réveillée, Leyla ne put se défaire de l’emprise terrifiante de ce rêve. Elle avait mal à la tête, un goût amer dans la bouche, et son rêve paraissait si réel qu’il l’avait profondément affectée.
  Un jour, elle s’était tenue sur ce même ponton, quand tombait un brouillard à couper au couteau et qu’elle ne pouvait distinguer le Bosphore, et elle avait observé dans cette blancheur immaculée le glissement des gigantesques navires. On aurait dit qu’ils  nageaient dans l’air et leurs cornes de brume retentissaient dramatiquement. Dans cette blancheur, et comme suspendues dans l’air, plusieurs barques de pêche à la bonite tentaient de rejoindre le rivage. Alors à ce moment-là aussi, la rive opposée était devenue invisible et les deux rives avaient paru réunies. On entendait les cris des mouettes. La peur s’était soudain emparée de Leyla et elle avait couru vers sa grand-mère. Celle-ci était derrière, dans le jardin au milieu du brouillard. Elle semblait baigner dans un nuage. Elle se rappelait s’être accrochée à ses jambes et avoir pleuré. Sa grand-mère lui avait caressé la tête. « N’aies pas peur, mon cœur, ma beauté, ma chérie. »

Félix Ziem (1821-1911), Constantinople, le caïque de la sultane / Crédit : Crédit : © ZIEM Petit Palais / Roger-Viollet

samedi 12 janvier 2013

Françoise Sagan, ma mère, Denis Westhoff

Mot de l'Editeur
  Célèbre à dix-neuf ans, Françoise Sagan n'est pas seulement un écrivain populaire et un personnage qui hante les nuits parisiennes. Elle est l'image de l'après-guerre, d'une France libérée, d'une nouvelle vague brûlant les interdits, au style littéraire épuré et tranchant. Mais c'est au fils des succès en librairie que se construit le «mythe Sagan». Une légende sulfureuse et réductrice ...

  Denis Westhoff, son fils, nous ouvre son album personnel et nous propose de découvrir le vrai visage de cette femme moderne et insaisissable. De souvenirs en analyses, il décrit au plus juste celle qui disait de lui : « Avec Denis, c'est la première fois que j'ai le sentiment de me trouver devant quelqu'un qui a le droit de me juger. » 

« Au-delà de la légende, au-delà des récits et des bavardages, les bruits et les expressions que je connais si bien de ma mère transparaissent derrière les photographies de ce livre. J'y retrouve intacte une femme – et une mère – aimante, attentive, généreuse et éprise de liberté, une femme que j'ai si bien connue et avec qui, en fouillant dans ce passé peuplé d'images de toutes sortes, je m'aperçois que j'ai partagé infiniment plus de choses que je ne le croyais. » Denis Westhoff

mercredi 7 novembre 2012

L'Ombre d'un homme, Bénédicte des Mazery

« Là où des êtres humains sont condamnés à vivre dans la misère, les droits de l’homme sont violés. »

Quatrième de couverture
  Alfred Vigneux n'a jamais oublié Charlotte et lorsque, à l'occasion de la réfection de son immeuble, il exhume de la cave les documents paternels, son passé lui revient de plein fouet. Le vieillard solitaire, à l'existence jusqu'ici monotone et recluse, décide alors de réécrire l'histoire à sa façon.
  Adèle, son mari et leur jeune fils, Léo, se voient ainsi proposer un étrange échange: la jouissance d'un appartement dont le vieil homme est propriétaire contre sa présence à dîner, chaque soir. La famille, qui vit pauvrement, accepte et emménage dans l'immeuble. Très vite, cependant, le jeune Léo comprend qu'ils n'ont pas été choisis au hasard.

Un roman qui mêle la petite histoire à la grande, celle de ces hommes et de ces femmes secrètement placés dans des camps de travail en plein cœur de Paris, en 1943, et dont le sort reste souvent méconnu.

L'Ombre d'un homme est le quatrième roman de Bénédicte des Mazery

Extrait
  Sous la douleur, Alfred se mordit les lèvres. Durant quelques secondes, il tenta en vain de se libérer, mais la pression était si forte que, malgré lui, ses yeux s'embuèrent. Puis, dans son dos, un bruit léger, si léger qu'on aurait dit un soupir, le fit se retourner. Charlotte descendait l'escalier en silence, sa main blanche glissant lentement le long de la rampe jusqu'à la courbe de l'étage,  jusqu'à ce tournant où elle disparut sans bruit, comme engloutie.
  Son père le projeta dans l'appartement et claqua la porte derrière eux.

  Soixante-huit ans plus tard, le vieil homme se laisse alors aller à ce qu'il ne s'est jamais autorisé durant toutes ces années: il pleure. Sans retenue. Il pleure sur le souvenir de la silhouette légère glissant de marche en marche à la façon d'une apparition. Il pleure pour l'immense chagrin sous lequel les frêles épaules se sont affaissées devant lui. Il pleure enfin sur sa lâcheté et son abjecte soumission, réitérée d'année en année, toujours plus profonde.
  Ce jour-là, il avait vu Charlotte pour la dernière fois.

jeudi 11 octobre 2012

Mo Yan, Prix Nobel de Littérature 2012

Mo Yan, Photo: SCMP
Le Prix Nobel de Littérature 2012 est décerné à 
l'écrivain chinois Mo Yan

Biographie
  Mo Yan, né le 17 février 1955 à Gaomi dans la province du Shandong, est un écrivain chinois. Le 11 octobre 2012, il reçoit le prix Nobel de littérature.

Guan Moye 谟业 est né en 1955 au sein d'une famille paysanne du Shandong.
  De 1959 à 1961, sa famille connaît la faim en raison du Grand Bond en avant. En 1966, pendant la Révolution culturelle, il est classé parmi les "mauvais éléments" et renvoyé de l'école. Quand il parvient à intégrer à 20 ans l’Armée populaire de libération, il se sent libéré. Il poursuit alors des études dans une école de l'armée, puis à université de Pékin (Beida), dont il est diplômé en 1991.
  En 1981, il publie son premier roman, Radis de Cristal (透明的红萝卜 Touming de hong luobo), et prend le nom de plume Mo Yan, 莫言, "celui qui ne parle pas". Sa reconnaissance est immédiate, mais ce n’est qu’avec son Clan du Sorgho (红高粱 Hong Gaoliang), qui sera porté à l'écran sous le nom Le Sorgho rouge par Zhang Yimou en 1986, qu'il atteindra sa notoriété actuelle. Il démissionne de l'armée en 1997, pour disposer de plus de liberté de création.

***
Prix Nobel de Littérature depuis 2000

·         2011 Tomas Tranströmer, Suède 1931
·         2010 Mario Vargas Llosa, Pérou 1936
·         2009 Herta Muller, Allemagne 1953
·         2008 Jean-Marie Le Clézio, France 1940
·         2007 Doris Lessing, Grande Bretagne 1919
·         2006 Orhan Pamuk, Turquie 1952
·         2005 Harold Pinter, Angleterre 1930
·         2004 Elfriede Jelinek, Autriche 1946
·         2003 J.M. Coetzee, Afrique du Sud 1940
·         2002 Imre Kertész, Hongrie 1929
·         2001 Sir V.S. Naipaul, Angleterre 1932
·         2000 Gao Xingjian, France 1940

vendredi 28 septembre 2012

Certaines n’avaient jamais vu la mer, Julie Otsuka

*°*°*
Quatrième de couverture
  L'écriture de Julie Otsuka est puissante, poétique, incantatoire. Les voix sont nombreuses et passionnées. La musique sublime, entêtante et douloureuse. Les visages, les voix, les images, les vies que l'auteur décrit sont ceux de ces Japonaises qui ont quitté leur pays au début du XXe siècle pour épouser aux États-Unis un homme qu'elles n'ont pas choisi.
  C'est après une éprouvante traversée de l'océan Pacifique qu'elles rencontrent pour la première fois à San Francisco leur futur mari. Celui pour lequel elles ont tout abandonné. Celui dont elles ont tant rêvé. Celui qui va tant les décevoir.
  À la façon d'un chœur antique, leurs voix s'élèvent et racontent leurs misérables vies d'exilées… leur nuit de noces, souvent brutale, leurs rudes journées de travail dans les champs, leurs combats pour apprivoiser une langue inconnue, la naissance de leurs enfants, l'humiliation des Blancs, le rejet par leur progéniture de leur patrimoine et de leur histoire… Une véritable clameur jusqu'au silence de la guerre. Et l'oubli.

  Julie Otsuka est née en 1962 en Californie. Diplômée en art, elle abandonne une carrière de peintre pour  se consacrer pleinement à l'écriture. En 2002, elle publie son premier roman  Quand l'empereur était un dieu (Phébus, 2004 - 10/18, 2008), qui remporte immédiatement un grand succès.  Son deuxième roman, Certaines n'avaient jamais vu la mer, a été considéré dès sa sortie aux États-Unis comme un chef-d’œuvre et a reçu le PEN/Faulkner Award for fiction
Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Carine Chichereau

Extrait
  Le jour nous travaillions dans leurs vergers et leurs champs mais la nuit, dans notre sommeil, nous retournions chez nous. Parfois nous rêvions que nous étions revenues au village, où nous faisions avancer un cerceau de métal dans la rue des Riches-Marchands avec notre baguette fourchue préférée. D'autres fois nous jouions à cache-cache dans les roseaux au bord de la rivière. Et de temps à autre nous voyions passer on objet dans le courant. Un ruban de soie rouge perdu des années plus tôt. Un oeuf bleu moucheté. L'oreiller de bois de notre mère. Une tortue partie de la maison quand nous avions quatre ans. Parfois nous nous tenions devant la glace avec notre grande soeur, Ai, dont le nom peut signifier "amour" ou "chagrin" selon la manière dont on l'écrit, qui nous tressait les cheveux. "Reste tranquille!" disait-elle. Et tout était comme il devait être. Mais à notre réveil, nous nous retrouvions allongée au côté d'un inconnu en un pays inconnu, dans une étable bondée, remplie des grognements et des soupirs des autres. Quelquefois dans notre sommeil l'homme posait sur nous ses mains épaisses et noueuses et nous essayions de nous soustraire à son étreinte. Dans dix ans il sera vieux, nous disions-nous. Parfois il ouvrait les yeux dans la lueur de l'aube, voyait notre tristesse et nous promettait que les choses allaient changer. Et nous avions beau lui avoir lancé quelques heures plus tôt: "Je te déteste" alors qu'il nous grimpait dessus dans l'obscurité, nous le laissions nous réconforter car il était tout ce que nous avions. Il arrivait qu'il regarde à travers nous sans nous voir, et c'était là le pire. Est-ce que quelqu'un sait que je suis ici?
Editions Phebus

mercredi 19 septembre 2012

Parfums, Philippe Claudel

« On bat les souvenirs, ceux de la vie, ceux de l'Histoire et ceux des romans, comme des cartes. »


Quatrième de couverture
  "En dressant l'inventaire des parfums qui nous émeuvent - ce que j'ai fait pour moi, ce que chacun peut faire pour lui-même -, on voyage librement dans une vie. Le bagage est léger. On respire et on se laisse aller. Le temps n'existe plus: car c'est aussi cela la magie des parfums que de nous retirer du courant qui nous emporte, et nous donner l'illusion que nous sommes toujours ce que nous avons été, ou que nous fûmes ce que nous nous apprêtons à être.Alors la tête nous tourne délicieusement." P. C.

  Écrivain traduit dans le monde entier, Philippe Claudel est aussi cinéaste et dramaturge. Il a notamment publié aux éditions Stock Les Âmes grises, La Petite Fille de Monsieur Linh, Le Rapport de Brodeck, romans qui ont connu un grand succès public et ont été couronnés par de nombreux prix. Membre de l'académie Goncourt, il réside en Lorraine où il est né en 1962. 


Extrait
Église 
  On cherche toujours à façonner des clés même s'il manque les serrures. J'ai toujours aimé les églises. Je les ai beaucoup fréquentées, du temps que je croyais en Dieu, et aujourd'hui encore, où je n'y crois plus. Me plaît le curieux protocole de leur silence. Leur retrait du monde aussi, même au cœur des plus bruyantes villes. Leurs murs éloignent, et du temps, et de la folie des choses, et de celle des êtres. Petit, je suis enfant de chœur, frappé par la beauté du théâtre de la messe, comme l'écrit Jean Giono, humant la cire chaude qui tombe en larmes lentes sur les flancs des grands cierges tenus par les mains d'argent des bougeoirs, et les vapeurs d'encens, âcres, épaisses, tortueuses quand elles s'échappent du brûloir comme l'âme visible d'un Satan sacrifié, apaisées ensuite lorsqu'elles s'élèvent en brume timorée pour interroger l'impassibilité des vitraux. Aubes, soutanes, étoles, scapulaires, dentelles, ceintures de satin ou corde grossière. Les vêtements amidonnés sont rangés dans une haute armoire de la sacristie, braillante d'encaustique et qui sent l'eau de Cologne et la lavande. Les tissus s'en imprègnent. Nous les revêtons en silence sous le regard de pis et la bouche maigre d'une grenouille de bénitier qui est notre adjudant: la mère Julia. Bougie, encaustique, encens, sages tissus tissés par des mains dévotes, carreaux de pierre lavés à grande eau par des femmes agenouillées, entre deux « Notre Père », haleine vineuse du prêtre après l'Eucharistie et puis surtout, la foi de millions d'humains depuis des siècles qui exsude cette odeur si particulière qui est celle de la piété, tenace, profonde, ineffaçable. L'odeur de la croyance indéfectible en un merveilleux mensonge qui dure depuis deux mille ans a soutenu bien des êtres, en a tué beaucoup d'autres. Éditions Stock

Pascal-Adolphe-Jean Dagnan-Bouveret (1852-1929), Le pain béni 
     (C) RMN-Grand Palais (Musée d'Orsay) / Hervé Lewandowski

lundi 17 septembre 2012

Les désorientés, Amin Maalouf

« J'appartiens à cette frange médiane qui, n'ayant ni la myopie des nantis ni 
l'aveuglement des affamés, peut se permettre de poser sur le monde un regard lucide. » 

  Quatrième de couverture
« Dans Les désorientés, je m'inspire très largement de ma propre jeunesse. Je l'ai passée avec des amis qui croyaient en un monde meilleur. Et même si aucun des personnages de ce livre ne correspond à une personne réelle, aucun n'est entièrement imaginaire. J'ai puisé dans mes rêves, dans mes fantasmes, dans mes remords, autant que dans mes souvenirs.

  Les protagonistes du roman avaient été inséparables dans leur jeunesse, puis ils s'étaient dispersés, brouillés, perdus de vue. Ils se retrouvent à l'occasion de la mort de l'un d’eux. Les uns n'ont jamais voulu quitter leur pays natal, d'autres ont émigré vers les Etats-Unis, le Brésil ou la France. Et les voies qu'ils ont suivies les ont menés dans les directions les plus diverses. Qu'ont encore en commun l'hôtelière libertine, l'entrepreneur qui a fait fortune, ou le moine qui s'est retiré du monde pour se consacrer à la méditation ? Quelques réminiscences partagées, et une nostalgie incurable pour le monde d'avant. » A. M.

Amin Maalouf est l'auteur de plusieurs livres, dont Léon l'Africain, Samarcande, Le Rocher de Tanios (prix Goncourt 1993), Les Échelles du Levant, Les Identités meurtrières ou Origines. Il a reçu en 2010 le prix Prince des Asturies pour l'ensemble de son oeuvre.

Extrait
  Et si je fréquentais notre groupe, c'est parce que les personnes qui étaient là s'intéressaient au vaste monde, pas uniquement à leur petite vie. Ils parlaient du Vietnam, du Chili, de la Grèce et de l'Indonésie. Ils se passionnaient pour la littérature, la musique, la philosophie et les débats d'idées. Sur le moment, on pouvait croire que ces préoccupations étaient largement partagées par l'ensemble des gens. Mais du temps de notre jeunesse, ce genre de cercle était rare, et aujourd'hui il est encore plus. Cela fait plus de vingt ans que je n'assiste qu'à des réunions d'affaires, ou à des réunions mondaines. La plupart des hommes traversent la vie, du berceau jusqu'à la tombe, sans jamais prendre le temps de se demander où va le monde, et de quoi sera fait l'avenir.
  "Ce que je te dis là, c'est presque mot pour mot ce que Ramzi m'a dit un jour. A l'époque, je lui avais donné raison, sans savoir quelle décision il mûrissait dans son esprit. Moi, jamais je ne quitterai le monde de mon plein gré, les bouleversements me fascinent plus qu'ils ne m'effraient. Mais, sur un point au moins, je suis entièrement d'accord avec lui : il faut parfois s'élever au-dessus de la vie quotidienne pour se poser des questions essentielles. Je ne m'attends pas à ce que nos amis me révèlent des vérités inouïes, mais j'ai soif de les entendre raconter leurs parcours, réfléchir à voix haute, exprimer leurs espoirs et leurs angoisses. Nous sommes à la frontière des deux siècles et de deux millénaires. Deux mille un! Je sais que la numérotation des années n'est qu'une convention humaine, mais une année qui porte un chiffre aussi symbolique constitue une bonne occasion de s'arrêter et de méditer. Tu ne penses pas?"
  Le visage d'Adam s'éclaira d'un large sourire. Son ami lui lança un regard soupçonneux.
  "Q'est-ce qui t'amuse tant dans ce que je viens de dire?"
  "Depuis ce matin, je n'arrête pas de me demander ce que je pourrais bien dire à Ramzi lorsque j'irai le voir. Et tu viens de me donner la réponse. Je vais lui tenir très exactement le discours que je viens d'entendre de ta bouche. Si je l'invite à un banquet d'amis, il ne viendra sûrement pas. Mais s'il s'agit plutôt d'une retraite méditative..."
  Ramez sourit à son tour.
  "Essaie toujours, mais je reste sceptique."
  "C'est en tout cas la seule carte à jouer."
  "Si tu arrives à le convaincre, je t'offre un avion comme celui-ci."
  "Non merci, je ne saurais pas quoi en faire."
  "Une voiture alors..."
  "C'est déjà plus raisonnable!"
  "Quelle marque?"
  "Non, Ramez, je plaisantais, je n'ai besoin ni d'un avion personnel, ni d'une voiture. A Paris, je ne circule qu'à pied, ou en métro, ou en taxi, ou en bus. Quelques fois même à vélo. En revanche..."
  "Oui, dis-moi!"
  "En revanche, si tu tiens ta promesse de m'envoyer chaque année deux caisses d'abricots blancs..."
  "Ça, c'est déjà promis."
  "Et si tu ajoutais une caisse de mangues d'Egypte, de la variété qu'on appelle hindi, allongées, avec une chair couleur rouille.."
  "Accordé!"
  "Et une caisse d'anones, et une autre d'oranges moghrabi..."
  "Et des dattes, je suppose."
  "Non, les dattes, j'en trouve maintenant à Paris."
  "Pas comme celles que je t'enverrai."
  Il y avais encore dans le plat deux abricots. Chacun des deux amis en pris un, pour le déguster avec une extrême lenteur. Grasset

Amin Maalouf, invité de Patrick Cohen dans 7/9 sur France Inter
 parle de son roman Les désorientésICI

Félix  Ziem (1821-1911), Beyrouth, les deux palmiers.  (C) RMN-Grand Palais / Agence Bulloz
«Trois opérations : Voir, opération de l’œil. Observer, opération de l’esprit. Contempler, opération de l’âme. Quiconque arrive à cette troisième opération entre dans le domaine de l’art.» Emile Bernard