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lundi 19 avril 2010

Elle souriait à demi...

Gaston Casimir Saint-Pierre (1833-1916), Halima
Musée d'Art et d'Histoire, Narbonne
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 Elle était si bien peinte que ses joues rondes et lisses avaient l’éclat des poupées de cire. Ses yeux ombrés étaient plus grands que nature. Entre ses longs cils noirs, on voyait ses prunelles remuer sur de l’émail blanc, et elle souriait à demi, le regard baissé vers les hommes ivres.
Ses cheveux étaient pris dans un petit turban en gaze d’or, et sur son front retombait une couronne de sequin d’argent séparés par des perles de corail. Une quantité d’anneaux lourds et magnifiques étaient passés à ses oreilles, et plusieurs rangs de fleurs d’oranger, enfilées avec d’autres fleurs rouges, pendaient de sa coiffure sur les plaques de métal qui ornaient son cou.
Pierre Loti, extrait de Les trois dames de la Kasbah

vendredi 29 janvier 2010

Jeunes femmes de Mékinez, Pierre Loti

Young Women in Turkish Costume
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Les femmes qui sont dans cette cour, éblouissante sous un rayon de soleil, ont des jupes de velours brodé d’or, des chemises de soie lamée d’or, des corsages ouverts presque entièrement doré ; aux bras, aux oreilles, aux chevilles, elles portent de lourds anneaux ornés de pierreries ; et les bonnets très pointus, leurs espèces de petits casques, sont formés avec des soies de couleurs éclatantes brodées d’or. Elles sont pâles, blanches, comme de la cire, avec des yeux noirs très cernés, et leurs bandeaux « à la juive », noirs aussi comme des plumes de corbeau, descendent tout plats le long de leurs joues.
La maîtresse de maison est la seule personne dans ce groupe qui ne soit pas absolument jeune ; les autres, qu’on nous présente comme des dames et qui doivent être mariées en effet, à en juger par le luxe de leurs vêtements, sont des enfants qui peuvent avoir en moyenne une dizaine d’années. (Chez les juifs de Fez et de Mékinez, c’est l’usage de marier les filles à dix ans et les garçons à quatorze). Toutes ces petites fées nous tendent la main, avec de gentils sourires ; l’accueil de la maîtresse de la maison est cordial et même distingué ; elle est la plus somptueuse de toutes ; sa jupe de velours cramoisi, son corsage de velours bleu de ciel, disparaissent sous des bordures en relief, et, dans les anneaux de ses oreilles, sont enfilées des perles fines et des émeraudes grosses comme des noisettes. Nous n’étions jamais entrés dans une maison juive, et toute cette richesse inattendue et inconnue nous semble un rêve, après la misère sordide et les puanteurs de la rue.
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Extrait: Pierre Loti, Au Maroc
Éditions: Christian Pirot

mercredi 6 janvier 2010

Pierre Loti dessinateur, Alain Quella-Villéger, Bruno Vercier

Avant de devenir un romancier célèbre sous le nom de Pierre Loti,
le jeune enseigne de vaisseau Julien Viaud fut un grand dessinateur.
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Le romancier à succès Pierre Loti (1850-1923) a occulté le dessinateur. Sous son véritable nom de Julien Viaud, comme reporter et pour le plaisir, il avait pourtant composé, au fil de ses campagnes de jeune officier de marine, une remarquable œuvre graphique, ethnographique aussi.La voici pour la première fois réunie. Plus de cinq cents dessins, accompagnés de gravures qui en furent tirées et de textes de l’écrivain, forment un singulier carnet de voyages autour du monde, vers les lointains de cet artiste polymorphe et raffiné :Terre de Feu, île de Pâques, Tahiti, Brésil, Amérique du Nord, Sénégal, Maghreb, Adriatique, Indochine, Japon, mais aussi Bretagne et Saintonge natale, sans oublier son cher « Stamboul ». Du simple croquis à l’aquarelle aboutie, le trait, sûr et inspiré, fait surgir un foisonnement de portraits et d’événements, d’étonnements et de fantaisies, de visions. Le monde de l’un des derniers romantiques.


Musée Anne de Beaujeu

Coup de Cœur

mardi 5 janvier 2010

Elle avait le charme d'une chose pas naturelle... Pierre Loti

Benjamin Constant 1767-1830, Portrait of Arabe Woman
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Tout à coup, en haut d’un de ses grands murs qui bordaient la rue morte, un trou, aussi irrégulier que la percée d’un boulet, s’illumina d’une lueur rosée, et une tête de femme y apparut comme une vision.
Elle était éclairée en plein, sans doute par quelque flambeau placé tout près d’elle à l’intérieur, et sa figure resplendissait, toute lumineuse au milieu de la nuit.
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C’était Fatmah qui avait entendu leurs chants, et regardait de là-haut quels étaient ces passants nocturnes.
Elle était si bien peinte que ses joues rondes et lisses avaient l’éclat des poupées de cire. Ses yeux ombrés étaient plus grands que nature. Entre ses longs cils noirs, on voyait ses prunelles remuer sur de l’émail blanc, et elle souriait à demi, le regard baissé vers les hommes ivres.
Ses cheveux étaient pris dans un petit turban en gaze d’or, et sur son front retombait une couronne de sequins d’argent séparés par des perles de corail. Une quantité d’anneaux lourds et magnifiques étaient passés à ses oreilles, et plusieurs rangs de fleurs d’oranger, enfilées avec d’autres fleurs rouges, pendaient de sa coiffure sur des plaques de métal qui ornaient son cou.
Son visage était juste encadré dans un trou. On ne voyait pas plus bas que ses colliers, et elle avait l’air d’une tête sans corps. Elle avait le charme d’une chose pas naturelle qui aurait pris vie…
Extrait: Pierre Loti, Les trois dames de la Kasbah

mercredi 1 avril 2009

Pierre Loti, de ma terrasse...

"Une dernière fois je veux voir les merveilles de ma terrasse à l'heure du saint Moghreb.
Là-haut, sur ma maison, c'est le même enchantement que chaque soir: la ville, tout en or jaune ou rose, les plus proches terrasses séparées de moi par une insaisissable vapeur bleuâtre, et les terrasses lointaines, les milliers de carrés de pierre en teintes irisées qui se dégradent, dévalant sur les collines, comme des choses éboulées, jusqu'à la ceinture des remparts et des jardins verts. Toutes les négresse esclaves sont là, à leurs postes, figures noires et souriantes, coiffées en mouchoirs clairs, blancs ou roses. Et aussi toutes mes belles voisines à haute hantouze, accoudées, étendues ou fièrement droites, très gracieuse de pose et très éclatantes de couleur, avec leurs larges ceintures cartonnées, leurs longues manches tombantes et tout ce qui flotte derrière elles, de foulards d'or et de cheveux dénoués. Et une fois de plus, comme depuis des siècles et des siècles, la grande prière retentit encore en voix tristement prolongées, tandis que les neiges de l'Atlas s'éteignent sur le jaune pâli du ciel..."
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Texte: Pierre Loti (1850-1923), Au Maroc, Edition Christian Pirot
Illustration: François Jean-Baptiste Constant, dit Benjamin-Constant (1845-1902), Sur la terrasse, Tanger 1872

vendredi 13 mars 2009

Pierre Loti, Au Maroc

"Les Arabes blanches, leurs maîtresses, portent des tuniques de soie brochée d'or, atténuées sous des tulles brodés: leurs manches, longues et larges, laissent libres leurs beaux bras nus cerclés de bracelets; de hautes ceintures, en soie lamée d'or, raides comme des bandes de carton, soutiennent leurs gorges; sur tous les fronts il y a des ferronnières, faites d'une double rangée de sequins d'or, ou de perles, ou de pierreries, et par-dessus est posée l'hantouze, la haute mitre enroulée toujours de foulards en gaze d'or, dont les bouts pendent et flottent par derrière, mêlés à la masse des cheveux dénoués; elles marchent la tête rejetée en arrière, les lèvres ouvertes sur les dents blanches; elles ont un balancement des hanches un peu exagéré et d'une voluptueuse lenteur; leurs yeux déjà très noirs, sont réunis et allongés jusqu'aux tempes avec de l'antimoine; plusieurs sont peintes, non pas au carmin, mais au vermillon pur, comme par recherche sauvage de l'invraisemblance; leurs joues semblent passées au minium épais; et sur leurs bras, sur leurs fronts, paraissent des tatouages bleus.
Tout ce luxe, qui se voile uniformément de blanc grisâtre quand il s'agit de se promener comme de mystérieux fantômes en bas dans le dédale des petites rues boueuses, ici s'étale complaisamment en pleine lumière."
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Texte: Pierre Loti 1850-1923, Au Maroc. Editeur, Pirot Christian Eds
Illustration: Lord Frederick Leighton 1830-1896, Light of the Harem

lundi 5 mai 2008

Pierre Loti


"Vers midi, revenus de nouveau dans les régions solitaires et sauvages, nous plantons la tente du déjeuner dans un lieu exquis, absolument embaumé. C'est au bas d'une fraîche vallée sans nom, où des sources jaillissent partout entre pierre moussues, où des petits ruisseaux clairs courent parmi les myosotis, les cressons et les anémones d'eau. Le ciel, maintenant tout bleu, est d'une limpididé infinie, on a l'impression des midis splendides du mois de juin à l'époque des hauts foins. Toujours pas d'arbres, rien que des tapis de fleurs; si loin que la vue s'etende, d'incroyables bigarrures sur la plaine; mais on a tellement abusé de cette expression "tapis de fleurs" pour des prairies ordinaires, qu'elle a perdu la force qu'il faudrait pour exprimer ceci: des zones absolument roses de grandes mauves larges; des marbrures blanches comme neige, qui sont des amas de marguerites; des raies magnifiquement jaunes, qui sont des trainées de boutons d'or. Jamais, dans aucun parterre, dans aucune corbeille artificielle de jardin anglais, je n'ai vu tel luxure de fleurs, tel groupement serré des mêmes espèces, donnant ensemble des couleurs si vives. Les Arabes ont dû s'inspirer de leurs prairies désertes pour composer ces tapis de haute laine, diaprés de nuances fraîches et heurtées, qui se fabriquent à Rabat et à Mogador. Et sur les collines, où la terre est plus sèche, c'est un autre genre de parure; là, c'est la région des lavandes; des lavandes si pressées, si uniformément fleuries à l'exclusion de toute autre plante que le sol est absolument violet, d'un violet cendré, d'un violet gris; on dirait ces collines recouvertes de ces peluches nouvelles aux teintes doucement atténuées, et c'est un contraste singulier avec l'éclat si franc des prairies. Quand on foule aux pieds ces lavandes, une odeur saine et si forte se dégage des tiges froissées, imprègne les vêtements, imprègne l'air. Et des milliers de papillons, de scarabées, de mouches de petits êtres ailés quelconques, sont là qui circulent, bourdonnent, se grisent de bonne odeur et de lumière... Dans nos pays plus pâles ou dans les pays tropicaux constamment énervés de chaleur, rien n'égale le resplendissement d'un tel printemps."

Pierre Loti, Au Maroc, Edition Christian Pirot, extrait page 72
«Trois opérations : Voir, opération de l’œil. Observer, opération de l’esprit. Contempler, opération de l’âme. Quiconque arrive à cette troisième opération entre dans le domaine de l’art.» Emile Bernard