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mercredi 24 février 2016

Le mariage de plaisir, Tahar Ben Jelloun

Jacques Majorelle (1886-1962), Jeune noire alanguie

Quatrième de couverture
  Dans l’islam, il est permis à un homme qui part en voyage de contracter un mariage à durée déterminée pour ne pas être tenté de fréquenter les prostituées. On le nomme «mariage de plaisir».
  C’est dans ces conditions qu’Amir, un commerçant prospère de Fès, épouse temporairement Nabou, une Peule de Dakar, où il vient s’approvisionner chaque année en marchandises. Mais voilà qu’Amir se découvre amoureux de Nabou et lui propose de la ramener à Fès avec lui. Nabou accepte, devient sa seconde épouse et donne bientôt naissance à des jumeaux. L’un blanc, l’autre noir. Elle doit affronter dès lors la terrible jalousie de la première épouse blanche et le racisme quotidien.
  Quelques décennies après, les jumeaux, devenus adultes, ont suivi des chemins très différents. Le Blanc est parfaitement intégré. Le Noir vit beaucoup moins bien sa condition et ne parvient pas à offrir à son fils Salim un meilleur horizon. Salim sera bientôt, à son tour, victime de sa couleur de peau.

  Tahar Ben Jelloun est né à Fès en 1944. Il a obtenu le prix Goncourt en 1987 pour La nuit sacrée. Il est l'auteur aux Éditions Gallimard de romans, parmi lesquels Partir et Le bonheur conjugal, de récits et de recueils de poèmes. Gallimard

Extrait
  Ce matin, l'air était doux. Un peu de fumée laissait des traces dans la blancheur de l'horizon. C'était le moment où les potiers et les boulangers allumaient les fours.
   Vu de loin, Fès ressemblait à un grand bol blanc couvrant d'autres bols. Fès subjuguait tous ceux qui la découvraient pour la première fois. Les toits et les terrasses communiquaient entre eux et dessinaient en s'enchevêtrant une arabesque qui entraînait la rêverie des visiteurs venus des contrées les plus lointaines. Elle avait son odeur, sa fragrance propre, un effluve indéfinissable portant la mémoire de tous les parfums déversés sur le sol depuis 808, date de sa fondation par Moulay Idriss Ier, descendant directement du prophète Mohammad.
  L'esprit de la ville s'étendait au-delà de ses frontières. Fès rayonnait et faisait entendre sa musique dans tout le pays. C'en était presque gênant pour les habitants des villes avoisinantes. Fès était le tombeau du Temps, la source enchantée de l'Esprit, le refuge des repentis et le divan des poètes qui tissaient de leurs vers les ruelles sombres et étroites. C'était aussi le centre du commerce, de l'échange, de l'arbitrage et de toutes les enchères pour l'or et la soie. Chaque chose était à sa place. C'était cela le secret de cette cité. Aux juifs, l'or, les fils d'or, les matelas remplis de laine brute. Ils avaient leur quartier, le Mellah au seuil de la médina. Un peu de condescendance de la part des Fassis musulmans, mais pas de rejet et encore moins de violence. Pas de mariage mixte non plus. Toute la ville se souvient de l'épisode qui avait failli ruiner la coexistence des deux communautés, lorsque Mourad, fils du professeur de théologie Laraki, voulut se marier avec Sarah, la fille du rabbin. Le scandale avait fait beaucoup de bruit. Les deux amoureux durent s'exiler en terre étrangère, en France ou en Belgique. La consigne avait été donnée des deux côtés d'oublier ces enfants que la folie avait égarés. On faisait comme s'ils n'avaient jamais existé. Curieusement cet épisode avait rapproché les deux familles en créant des liens. Les mères se voyaient en cachette dans l'espoir d'obtenir quelque information sur leurs enfants. Le temps ayant passé, Mourad et Sarah débarquèrent un jour sans prévenir avec un bébé dans les bras. Ce fut cette naissance qui réconcilia les enfants avec leur famille respective. Mais au font, il restait un sentiment de regret qui s'exprimait par des soupirs ou des regards désapprobateurs.

lundi 31 août 2015

Ce pays qui te ressemble, Tobie Nathan

Viktor Alexeevich Bobrov (1842-1918), Esther

Quatrième de couverture
   C’est dans le ghetto juif du Caire que naît, contre toute attente, d’une jeune mère flamboyante et d’un père aveugle, Zohar l’insoumis. Et voici que sa sœur de lait, Masreya, issue de la fange du Delta, danseuse aux ruses d’enchanteresse, le conduit aux portes du pouvoir. Voici aussi les mendiants et les orgueilleux, les filous et les commères de la ruelle, les pauvres et les nantis, petit peuple qui va roulant, criant, se révoltant, espérant et souffrant.

  Cette saga aux couleurs du soleil millénaire dit tout de l’Égypte : grandeur et décadence du roi Farouk, dernier pharaon, despote à l’apparence de prince charmant, adoré de son peuple et paralysé de névroses. Arrivée au pouvoir de Gamal Abdel Nasser en 1952 et expulsion des Juifs. Islamisation de l’Égypte sous la poussée des Frères musulmans, première éruption d’un volcan qui n’en finit pas de rugir… C’est la chute du monde ancien, qui enveloppait magies et sortilèges sous les habits d’Hollywood. La naissance d’un monde moderne, pris entre dieux et diables. 

Biographie
  Ethnopsychiatre, disciple de Georges Devereux, professeur de psychologie, quelque temps diplomate, Tobie Nathan est également essayiste et romancier. Il a publié, entre autres, La Nouvelle Interprétation des rêves (Odile Jacob, 2011) et Ethno-roman (Grasset), prix Femina de l’essai 2012.

Extrait
  On installa Jinane à la belle poitrine dans un large canapé d'osier. Dans un bras, elle tenait Masreya, l'enfant du Nil, qui s'était assoupie; les tantes d'Esther installèrent le garçon qui n'avait pas encore de nom dans l'autre bras. Il s'empara fiévreusement du sein et se nourrit ainsi, une heure d'affilée, sans s'arrêter. Motty, son père, debout, appuyé sur une canne, ne cessait de psalmodier en hébreu ce vers du Cantique: «Ton sein est une coupe arrondie, où ne manque pas le vin parfumé. Ton corps, entouré de lys, est un pain de froment.»
  La nouvelle du prodige se répandit à la vitesse de la parole. Il se forma un attroupement devant la porte de l'épicerie. La tante Maleka sortait offrir des dattes en criant: « C'est un prodige, un grand prodige! » Jamais un quartier du Caire ne s'était enthousiasmé devant la tétée d'un bébé.
  Jusqu'au coucher, l'enfant se nourrit encore trois fois au sein d'abondance. Il s'emparait d'un mamelon, la petite Masreya de l'autre, et les mains des deux enfants quelques fois se touchaient. On aurait pu penser à deux amants pénétrant au paradis en se tenant par la main. La nuit était avancée lorsqu'on le coucha, repu, dans les bras d'Esther, sa mère.
  Jinane était hébergée dans la plus grande maison de la famille, celle de la tante Maleka et de son mari Yakoub, que l'on appelait Poupy. Elle se sentait à l'abri dans le ghetto. Elle savait que nul ne viendrait la chercher au royaume des exclus. Elle se disait que, là, sa fille ne courait aucun danger, dans l'ignorance de sa famille, les paysans ombrageux du Delta, à l'abri de l’œil envieux des femmes de la rue Ma'rouf, loin des fureurs prévisibles de la rue Abdine et de son maître, Abdel Wahab. Et les femmes juives de la rue, le cœur gonflé de reconnaissance, la traitaient comme une princesse. Tous les jours, elles lui présentaient des plats dont elles avaient le secret, la soupe de blé au lait, d'abord, celle qu'on réserve aux nouvelles accouchées, puis les courgettes farcies de viande, que l'on disait « italiennes », de la viande de veau en ragoût qu'elle n'avait jamais goûtée ailleurs et qu'ils appelaient « séfrito », du riz aux lentilles et à l'aneth et, bien sûr, les multiples préparations de foul, les fèves séchées, la délicieuse nourriture du petit peuple d'Egypte. Entre les repas, elles faisaient assaut de petits gâteaux, feuilletés aux noisettes dégoulinant de miel, bouchées de pâtes fourrées à la purée de dattes ou rondelles blanches de sucre, comme la pleine lune, et fendues comme les fesses des femmes. Stock


Mon coup de cœur de cette rentrée littéraire 2015
Merci à Elisabeth de la librairie

mardi 23 septembre 2014

Les tribulations du dernier Sijilmassi, Fouad Laroui

Albert Horel (1876-1964), Mosquée à Azemmour
Jeudi 16 octobre 2014
Félicitations à Fouad Laroui, lauréat du Prix Jean Giono 
pour son roman Les tribulations du dernier Sijilmassi
***
Sélection pour le prix Goncourt 2014
***

Quatrième de couverture
  « Adam réfléchissait. Et il n'arrivait pas à trouver de solution à cette énigme : pourquoi son corps se trouvait-il à une altitude de trente mille pieds, propulsé à une vitesse supersonique par des réacteurs conçus du côté de Seattle ou de Toulouse - très loin de son Azemmour natal, où les carrioles qui allaient au souk dépassaient rarement la célérité du mulet, où les voitures à bras n'excédaient pas l'allure du gueux se traînant de déboires en contretemps ? »

  Dans son style inimitable, Fouad Laroui nous entraîne à la suite de son héros - un ingénieur marocain décidé à rompre du jour au lendemain avec son mode de vie moderne et occidentalisé - dans une aventure échevelée et picaresque. Une tentative de retour aux sources semée d'embûches et à l'issue plus qu'incertaine, derrière laquelle se dessine une des grandes interrogations de notre temps : comment abattre les murs que l'ignorance et l'obscurantisme érigent entre les civilisations ?

  Fouad Laroui est l'auteur, notamment, d’Une année chez les Français (2010), La Vieille Dame du riad (2011) et L'Étrange Affaire du pantalon de Dassoukine (2012) qui a reçu le prix Goncourt de la nouvelle.


Extrait
  Marche ou crève. Nous autres, camarades, retiens ça, que ça nous plaise ou que ça ne nous plaise pas, faut qu’on y aille… Marche ou crève ! Ça résonne dans sa tête, ça l’empêche de penser, de sentir que ses pieds sont en sang…
  Après avoir marché toute la journée, il atteignit la grève / Des mers dans le pays qui fut depuis Assur. C’était Azemmour, sa ville natale, l’Azemorum des Romains.
  « Arrêtons-nous, dit-il, car cet asile est sûr. » Il marcha lentement sur le vieux pont, s’efforçant de ne pas regarder le fleuve qui coulait en contrebas, puis, longeant les remparts de la vieille forteresse, il se dirigea vers la rue du Mouflon.
  Des gens s’arrêtaient sur son passage pour le dévisager mais il ne les voyait pas. Guidé par son instinct, il tourna sur la gauche, en face de la grande porte du mellah, parcourut une centaine de mètres puis tourna de nouveau à gauche. Il entra dans la ruelle et alla frapper à la porte de l’antique maison. Le heurtoir résonna violemment dans le silence du soir.
  Rien depuis la rue ne laissait soupçonner l’habitation. Pas de fenêtres, un long mur gris, une porte – puis un vestibule étroit et, alors, c’est le débouché sur la vraie maison, la cour intérieure, la lumière, l’eau, la vie. La vie… Il était né et avait grandi dans cette maison, où ne résidait plus qu’une vielle tante infirme que tout le monde appelait Nanna.
  Une grande émotion s’empara de lui. Je suis revenu. Je rentre dans le boyau. La vraie vie est ici.
  Lorsque j’étais petit garçon, j’habitais une maison ancienne, et la légende racontait qu’un trésor y était enfoui.
  Il prit la maillet du heurtoir dans la paume de sa main, l’enserra un instant pour mieux sentir à quel point il était lisse, poli par les générations de Sijilmassi, et d’abord par son père et son grand-père, puis il assena de nouveau plusieurs coups sur la porte.
  Il y eut quelques instants de silence. Une petite fille entrebâilla la porte et la referma aussitôt après avoir regardé Adam d’un œil rond.
  Adam entendit la petite crier :
  – Nanna ! C’est le Diable !

vendredi 12 septembre 2014

Dans le jardin de l'ogre, Leïla Slimani

Alfons Walde (1891-1958), Erotica
 Sélection pour le prix de Flore 2014
***

Note de l'Éditeur
  Paris, Adèle et Richard semblent former un couple heureux. Elle est journaliste, il est médecin et ensemble, ils élèvent un petit garçon dans leur bel appartement parisien. Mais Adèle a un secret. Profitant de la liberté qu’elle a d’organiser son temps, elle multiplie les occasions de rencontrer des hommes. Livrée à ses obsessions, Adèle avance avec détermination dans une solitude livide, vers des situations d’extrême dépravation sexuelle, voire de grand danger. Cependant Richard va découvrir la vérité. Tout d’abord aveuglé par la colère et le chagrin, il surmonte l’envie de quitter Adèle et tente de la ramener à lui…
  Dans le jardin de l’ogre est le récit d’un vertige, l’histoire d’un corps en quête d’absolu. L’écriture précise et crue de Leïla Slimani ouvre sur des brèches poétiques d’autant plus émouvantes, traçant la silhouette pleine de mystère d’un personnage féminin à la fois intemporel et d’une grande modernité.

Quatrième de couverture
  «Une semaine qu'elle tient. Une semaine qu'elle n'a pas cédé. Adèle a été sage. En quatre jours, elle a couru trente-deux kilomètres. Elle est allée de Pigalle aux Champs-Élysées, du musée d'Orsay à Bercy. Elle a couru le matin sur les quais déserts. La nuit, sur le boulevard Rochechouart et la place de Clichy. Elle n'a pas bu d'alcool et elle s'est couchée tôt.
  Mais cette nuit, elle en a rêvé et n'a pas pu se rendormir. Un rêve moite, interminable, qui s'est introduit en elle comme un souffle d'air chaud. Adèle ne peut plus penser qu'à ça. Elle se lève, boit un café très fort dans la maison endormie. Debout dans la cuisine, elle se balance d'un pied sur l'autre. Elle fume une cigarette. Sous la douche, elle a envie de se griffer, de se déchirer le corps en deux. Elle cogne son front contre le mur. Elle veut qu'on la saisisse, qu'on lui brise le crâne contre la vitre. Dès qu'elle ferme les yeux, elle entend les bruits, les soupirs, les hurlements, les coups. Un homme nu qui halète, une femme qui jouit. Elle voudrait n'être qu'un objet au milieu d'une horde, être dévorée, sucée, avalée tout entière. Qu'on lui pince les seins, qu'on lui morde le ventre. Elle veut être une poupée dans le jardin de l'ogre.»
  Leïla Slimani est née en 1981 à Rabat (Maroc). Dans le jardin de l’ogre est son premier roman.

Extrait
  Aujourd'hui, elle pourrait sortir de scène. Se reposer. S’en remettre au destin et au choix de Richard. Elle aurait sans doute intérêt à s’arrêter maintenant, avant que tout s’écroule, avant de ne plus avoir  ni l’âge ni la force. Avant de devenir pitoyable, de perdre en magie et en dignité.
  C’est vrai que cette maison est belle.
  Surtout la petite terrasse, sur laquelle il faudrait planter un tilleul et installer un banc qu’on laisserait pourrir et se couvrir de mousse. Loin de Paris, dans la petite maison de province, elle renoncerait à ce qui selon elle la définit vraiment, à son être vrai. Celui-là même qui, parce qu’il est ignoré de tous, est son plus grand défi. En abandonnant cette part d’elle-même, elle ne sera plus que ce qu’ils voient. Une surface sans fond et sans revers. Un corps sans ombre. Elle ne pourra plus se dire : « Qu’ils pensent ce qu’ils veulent. De toute façon, ils ne savent pas. »
  Dans la jolie maison, à l’ombre du tilleul, elle ne pourra plus s’évader. Jour après jour, elle se cognera contre elle-même. En faisant le marché, la lessive, en aidant Lucien à faire ses devoirs, il faudra bien qu’elle trouve une raison de vivre. Un au-delà  au prosaïsme, qui déjà enfant l’étranglait et lui faisait dire que la vie de famille était une effroyable punition. Elle en aurait vomi de ces journées interminables, à être juste ensemble, à se nourrir les uns les autres, à se regarder dormir, à se disputer une baignoire, à chercher des occupations. Les hommes l’ont  tirée de l’enfance. Ils l’ont extirpée de cet âge boueux et elle a troqué la passivité enfantine contre la lascivité des geishas. Gallimard

jeudi 21 août 2014

Charlotte, David Foenkinos

Charlotte Salomon (1917–1943), Auto Portrait . Collection JHM © The Charlotte Salomon Foundation
Sélection pour le prix Goncourt 2014
***

Quatrième de couverture
Ce roman retrace la vie de Charlotte Salomon, artiste peintre morte à vingt-six ans alors qu'elle était enceinte. Après une enfance à Berlin marquée par une tragédie familiale, Charlotte est exclue progressivement par les nazis de toutes les sphères de la société allemande. Elle vit une passion amoureuse fondatrice, avant de devoir tout quitter pour se réfugier en France. Exilée, elle entreprend la composition d'une œuvre picturale autobiographique d'une modernité fascinante. Se sachant en danger, elle confie ses dessins à son médecin en lui disant : «C'est toute ma vie.» Portrait saisissant d'une femme exceptionnelle, évocation d'un destin tragique, Charlotte est aussi le récit d'une quête. Celle d'un écrivain hanté par une artiste, et qui part à sa recherche.
Charlotte est le treizième roman de David Foenkinos. Il a publié entre autres Les souvenirs et Je vais mieux. Ses livres sont traduits en quarante langues. En 2011, son frère et lui ont adapté au cinéma La délicatesse, avec Audrey Tautou et François Damiens.

Charlotte Salomon (1917–1943), Vie ? ou Théâtre ?  Collection JHM © The Charlotte Salomon Foundation
Extrait
Sur le chemin du retour, elle respire profondément.
Ce jour-là, c’est la naissance de  son œuvre Vie ? ou Théâtre ?
En marchant, elle pense aux images de son passé.
Pour survivre, elle doit peindre son histoire.
C’est la seule issue.
Elle le répète encore et encore.
Elle doit vivre les mots.
Je dois aller encore plus profondément dans la solitude.

Fallait-il aller au bout du supportable ?
Pour enfin considérer l’art comme seule possibilité de vie.
Ce que Moridis a dit, elle le ressentait.
Dans sa chair, mais sans en avoir la conscience.
Comme si le corps était toujours en avance sur l’esprit.
Une révélation est la compréhension de ce que l’on sait déjà.
C’est le chemin qu’emprunte chaque artiste.
Ce tunnel imprécis d’heures ou d’années.
Qui mène au moment où l’on peut enfin dire : c’est maintenant.

Elle voulait mourir, elle se met à sourire.
Plus rien ne va compter.
Plus rien.
Rares sont les œuvres ainsi crées.
Dans un tel degré d’arrachement au monde.
Tout est limpide.
Elle sait exactement ce qu’elle doit faire.
Il n’y a pas d’hésitation dans ses mains.
Elle va peindre ses souvenirs de manière romanesque.
Les dessins seront accompagnés de longs textes.
C’est une histoire qui se lit autant qu’elle se regarde.
Peindre et écrire.
Cette rencontre est une façon de s’exprimer entièrement.
Ou disons totalement.
C’est un monde.

Cela rejoint la définition de Kandinsky.
Créer une œuvre, c’est créer un monde.
Lui-même étant soumis à la synesthésie.
Cette union intuitive des sens.
La musique guidait ses choix de couleurs.
Vie ? ou Théâtre ? est une conversation entre les sensations.
 La peinture, les mots et la musique aussi.
Une union des arts nécessaire à la cicatrisation d’une vie abîmée.
C’est le choix qui s’impose pour la recomposition de passé.
Gallimard

Charlotte et son père Albert Salomon. JHM © The Charlotte Salomon Foundation
Charlotte Salomon

mercredi 20 août 2014

Lecture...

Federico Faruffini (1831-1869), La Lectora
« Il y a dans lire une attente qui ne cherche pas à aboutir. Lire c'est errer.  » 
Pascal Quignard


J’ai beaucoup erré cet été et fais de jolies rencontres ! A découvrir prochainement…

samedi 5 avril 2014

Sémaphores, Gamal Ghitany

Charles Landelle (1812-1908), Portrait of an Egyptian woman

Quatrième de couverture
Comme Les Poussières de l’effacement et Muses et Égéries, parus précédemment aux Éditions du Seuil, Sémaphores appartient à la série des « Carnets », vaste projet littéraire dans lequel Gamal Ghitany s’attache à transcender la forme du récit autobiographique pour se pencher sur les énigmes de la mémoire, de l'identité, du désir, de la finitude et du temps.

Au sein de cette encyclopédie intime, Sémaphores est une œuvre tout à fait singulière, fruit d’une inlassable traque des réminiscences que l’auteur égyptien a menée du côté des gares et des trains, dans ce monde du rail qui est à la fois une source inépuisable de souvenirs et d’anecdotes, et une puissante métaphore de notre condition humaine. Entre les gares du Caire, d’Alexandrie, Assouan, Rome, Zurich, Moscou ou Pékin, entre l’émoi des premiers départs, les expériences initiatiques, le voluptueux hasard des rencontres et l’approche des destinations, ce Carnet déploie sous nos yeux les territoires infinis du réel et de l’imaginaire.

Traduit de l'arabe (Égypte) par Emmanuel Varlet

Extrait
  Le train qui reliait Koubri el-Laymoun à ‘Ezbet el-Nakhl avançait à un rythme posé, très lent en comparaison des autres lignes partant vers le nord. Il en allait tout autrement du Faransawi, officiellement appelé le « train du Delta » mais que les gens préféraient nommer ainsi : le Français – je ne sais d’ailleurs pourquoi, étant donné que cette ligne avait été fondée par une compagnie anglaise. Il roulait sur une toute petite voie, d’une largeur étrangement réduite et avec des traverses plus minces. J’ai su par la suite qu’il existait en Égypte deux types de voies ferrées : l’un « normal », avec un écartement de rails de quatre pieds et huit pouces et demi ; l’autre « étroit », de trois pieds et six pouces. Ce dernier pouvait à l’époque être observé dans les plantations méridionales de canne à sucre et sur la ligne du Faransawi, qui partait de la ville de Mansoura et se ramifiait pour desservir divers points du Delta : El-Barari, Dikirnis, Damiette.
  J’ai pris ce train pour me rendre dans la petite localité de Salamoun al-Qomash, où se trouvait une unité de production de tapis. Le paysage rural y était très différent de celui de la Haute Égypte ; là le vert régnait en maître absolu, la terre semblait plus fertile, plus tendre, mieux imprégnée par l’humidité, qu’elle buvait sans discontinuer depuis des millénaires. Jamais je n’avais vu de rizières avant de pénétrer dans ces contrées. Elles sont très rares et je n’ai pu en voir que sur une toute petite superficie, du côté de Mallawi. La verte clarté qui émane de ces plantations rizicoles produit toujours un petit effet : dès que mon regard se pose sur elle, elle soulève en moi un regain d’optimisme, qui me fait oublier tous mes soucis. C’est la magie de cette tonalité de vert radieuse, immaculée, uniforme, constante, sans nuances ni variations selon les heures du jour. Un vert ardent, tenace, infaillible. De la même manière que le train de huit heures représente pour moi la référence ultime, le souvenir sur lequel se fondent les comparaisons, le vert des rizières qui borde de part et d’autre la ligne du Faransawi constitue la source première de la couleur, celle à laquelle j’aspire, l’aulne à laquelle je mesure tout ce que je vois dans le vaste monde, où que me conduisent mes voyages. Le vert occupe à mes yeux une place de premier plan, sur laquelle j’espère revenir en détail dans un carnet consacré aux couleurs, si la vie m’accorde assez de temps et mes forces ne m’abandonnent pas trop tôt. Seuil 

Frederick Goodall (1822-1904), Leading the flock

samedi 22 mars 2014

Bon week-end...

Vittorio Matteo Corcos, Dreams  National Gallery of Modern Art, Rome
Je vous souhaite un excellent week-end!
Pour ma part, je m'en vais vers de jolies rencontres au Salon du livre de Paris ...
***

jeudi 13 mars 2014

Ainsi résonne l’écho infini des montagnes, Khaled Hosseini

L’Afghan à la rose. Mahmad Niyaz, Mai 1967. © Roland & Sabrina Michaud
J’ai trouvé une triste petite fée
A l’ombre d’un arbre en papier.

Je connais une triste petite fée
Que le vent un soir a soufflée.

Quatrième de couverture
L'événement éditorial de l'année ! Après six ans d'attente, l'auteur-culte Khaled Hosseini nous revient avec une œuvre passionnante, d'une ampleur et d'une intensité dramatique impressionnantes. Tour à tour déchirant, émouvant, provocant, un roman-fleuve sur l'amour, la mort, le sacrifice, le pardon, la rédemption, sur ces choix qui nous façonnent et dont l'écho continue de résonner dans nos vies.

Dans le village de Shadbagh, Abdullah, dix ans, veille sur sa petite sœur Pari, trois ans. Entre les deux enfants, le lien est indéfectible, un amour si fort qu'il leur permet de supporter la disparition de leur mère, les absences de leur père en quête désespérée d'un travail et ces jours où la faim les tenaille.
Mais un événement va venir distendre ce lien, un choix terrible qui modifiera à jamais le destin des deux jeunes vies, et de bien d'autres encore...

Des années cinquante à nos jours, d'une petite cahute dans la campagne afghane aux demeures cossues de Kaboul, en passant par le Paris bohème des seventies et le San Francisco clinquant des années quatre-vingt, Hosseini le conteur nous emmène dans un voyage bouleversant, une flamboyante épopée à travers les grands drames de l'Histoire. Belfond

Khaled Hosseini est né à Kaboul  en 1965 et vit aujourd’hui  aux États-Unis. Ses deux premiers romans, Les Cerfs-volants de Kaboul (Belfond, 2005 ; 10/18, 2006) et Mille soleils splendides (Belfond, 2007 ; 10/118, 2008) ont connu un succès phénoménal dans le monde. Après six ans d’attente, Ainsi résonne l’écho infini des montagnes, a été saluée dans de nombreux pays comme un des plus grands événements éditoriaux récents.

Traduit de l’américain par Valérie Bourgeois.

Extrait
  Ses mains tremblent. Quelque chose d’étonnant lui arrive. Quelque chose de véritablement remarquable. L’image qu’elle en a est celle d’une hache frappant le sol et le flot de pétrole noir jaillissant soudain à la surface. Voilà ce qui lui arrive. Libérés par le choc, des souvenirs remontent des profondeurs de sa mémoire. Elle regarde en direction de la brasserie, et ce qu’elle voit n’est pas le serveur maigre sous l’auvent, occupé à donner un coup de torchon sur la table, un tablier noir noué autour de la taille, mais un petit chariot rouge dont une des roues couine t qui cahote sous le ciel dans lequel filent les nuages, et qui franchit des crêtes, plonge dans des petits ravins asséchés, gravit et descends des monts ocres. Elle voit des enchevêtrements d’arbres fruitiers, leur feuillage agité par la brise, des rangées de pieds de vigne entre des petites maisons au toit en terrasse. Elle soit des fils à linge et des femmes accroupies près d’un ruisseau, et les cordes grinçantes d’une balançoire sous un grand arbre, et un gros chien fuyant sous les moqueries de petits villageois, et un homme au nez busqué creusant un fossé, la chemise collée à son dos par la sueur, et une femme voilée penchée sur un feu de cuisine.
  Mais il y a un autre détail à la lisière de tout ça, juste à la périphérie de sa vision – et c’est ce qui l’attire le plus. Une ombre insaisissable. Une silhouette. A la fois douce et dure. Douce comme la main qui tient la sienne. Dure comme les genoux sur lesquels elle a autrefois appuyé sa joue. Elle cherche à distinguer un visage, mais il s'échappe, se dérobe chaque fois qu’elle se tourne vers lui. Pari sent un gouffre s’ouvrir en elle. Il y a toujours eu une grande absence dans sa vie. Quelque part, elle l’a toujours su.
 -Un frère, dit-elle sans s’en rendre compte – et sans se rendre compte qu’elle pleure.
  Les paroles d’une chanson en farsi affluent soudain en elle :
  Je connais une triste petite fée
  Que le vent un soir a soufflée.
Il y a un autre couplet, elle est certaine, qui peut-être venait avant celui-là. Mais lui aussi lui échappe.

samedi 8 mars 2014

Papa Sartre, Ali Bader

Café de Flore / Photo Saint-Germain-des-Prés

Quatrième de couverture
 Bagdad, tournant du millénaire. Un écrivain besogneux est chargé par deux individus assez louches d’écrire la biographie d’un certain Abdel-Rahman Shawkat. La tâche s’annonce d’autant plus ardue que ce dernier, porte-parole autoproclamé de l’existentialisme sartrien dans l’Irak des années 1960, n’a laissé aucun écrit, préférant exercer dans les cafés et les cabarets. À mesure que le biographe progresse dans son enquête et retrace le parcours tortueux de cet épigone irakien de Sartre, nombre de questions se font jour quant aux motivations profondes de ses commanditaires et aux circonstances de la mort du pseudo-philosophe. Ali Bader dresse un tableau truculent de la société bagdadienne entre les années 1950-1960 et la fin du siècle, une fresque dans laquelle se croisent aristocrates, marginaux, marchands, danseuses de cabaret, militants trotskistes, travailleurs journaliers, ministres et intellectuels de troisième zone... Papa Sartre est à la fois une biographie fictive délirante, un roman d’enquête aux accents postmodernes et une satire des milieux intellectuels irakiens et arabes. Un récit énergique, à la fois drôle et déroutant, qui met les pieds dans le plat en abordant les délicates questions de l’identité, du savoir et du pouvoir.

 Ali Bader est né à Bagdad et vit aujourd’hui à Bruxelles. Grand chroniqueur de la petite histoire irakienne, il a publié onze romans depuis le début des années 2000, parvenant à s’imposer comme l'une des voix les plus originales de sa génération. Papa Sartre, qui a été couronné par plusieurs prix littéraires dans le monde arabe, est la première de ses œuvres à être traduite en français.

Traduit de l’arabe (irak) par May A. Mahmoud

Extrait
 Abdel-Rahman tira les rideaux en mousseline et se posta à sa fenêtre pour observer le souk. Les volumineux turbans noirs des marchandes, aux seins desquelles étaient pendues les têtes chauves de leurs nourrissons, émergeaient entre les corbeilles de radis, d’herbes fraîches et de figues mûres. Une foule d’hommes et de femmes allait et venait parmi les grandes gamelles de citrons et d’oranges, les paniers d’oignons, de poivrons verts de pommes bien lavées, les sacs de dattes confites… A l’autre bout étaient empilées les cages à poules, à canards et à petits oiseaux ; des moutons gambadaient juste à côté, le long de haies qui laissaient entrevoir une jungle chaotique ombrageant quelques pots de myrte et d’espèces florales diverses.
 Lentement, devant le miroir vertical fixé sur la table de sa chambre, Abdel-Rahman s’habilla. Quand il eut noué sa mince cravate bleue, il mit ses lunettes carrées à monture de plastique noir et fit aller son regard entre la photographie de Jean-Paul Sartre et la glace. Alors un profond sentiment de contrariété l’envahit.
 Pourquoi n’était-t-il pas borgne ? se dit-il, regrettant que son reflet dans le miroir n’offrît pas une parfaite similitude avec l’image de Sartre. Abdel-Rahman était toujours rasé de près, il se gominait les cheveux et se coiffait comme Sartre ; son joli visage anguleux présentait des traits proches du sien : même nez fin, mêmes joues bien pleines, même bouche pincée…  Il avait beau faire, toutefois, jamais il ne pourrait passer pour la copie conforme du philosophe français. Si la nature n’avait pas refusé de le gratifier de cet œil droit déficient, il se serait pourtant senti comblé et sa vie lui aurait semblé en tout point accomplie… Et comment ? Il aurait été un deuxième Sartre !
 A cet instant, Abdel-Rahman réalisa que l’existence était fondamentalement inique et cruelle. Si la justice, l’égalité et la morale avaient prévalu, Dieu n’aurait pas manqué de le faire naître borgne, comme Jaseb, qui déambulait avec sa charrette et vendait ses légumes flétris dans le souk de Sadriya. Cet ignorant ne se rendait même pas compte de la grâce insigne que représentait son regard sartrien, il ne voyait ni la portée philosophique de cet éborgnement, ni le rôle éminent que cet œil éteint avait pu jouer dans l’histoire des idées. Et sans nul doute Jaseb, si on lui avait demandé lequel de ses deux yeux il préférait, aurait choisi celui qui restait sain, malgré son caractère extrêmement banal. Dans ce monde où toutes les créatures avaient reçu deux yeux pour voir, son infirmité ne lui apportait que honte et affliction. Seuil

jeudi 13 février 2014

Automobile Club d'Égypte, Alaa El Aswany

Kees van Dongen (1877-1968), Ba-rah, Persian Dancer
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Quatrième de couverture
 En cette fin des années 1940, sous les pales des ventilateurs de l’Automobile Club du Caire, l’Égypte des pachas et des monarques flirte avec aristocrates et diplomates de tout poil, pour peu qu’ils soient européens. Régulièrement, Sa Majesté le roi honore de son éminente présence la table de poker. Extravagance, magnificence et décadence qui s’arrêtent aux portes des salons lambrissés. Dans les communs, une armada de serveurs et d’employés venus de Haute-Égypte et de Nubie s’escriment à satisfaire les exigences de l’inflexible El-Kwo, le chambellan du roi. L’esclave du monarque est aussi le chef suprême des employés de tous les palais royaux, qui régente dans ses moindres détails leur misérable existence et se délecte à professer l’art de la soumission.
 Parmi ses “sujets” : Abdelaziz Hamam, descendant d’une puissante famille ruinée, venu au Caire dans l’espoir d’assurer l’éducation de sa progéniture. À suivre les chemins contrastés qu’empruntent ses enfants, on découvre les derniers soubresauts de l’Égypte pré-nassérienne : morgue des classes dominantes, dénuement extrême des laissés-pour-compte, éveil du sentiment nationaliste. De toute part l’édifice se lézarde, et dans le microcosme de l’Automobile Club, où le visage noir charbon d’un domestique ajoute une touche d’élégance au décorum, frémissent les temps futurs et l’explosion révolutionnaire qui va embraser le pays.
 Engagé et humaniste comme jamais, Alaa El Aswany renoue ici avec les récits populaires et hauts en couleur de l’irrésistible Immeuble Yacoubian et désigne inlassablement la seule voie juste pour son pays : une démocratie égyptienne à construire.

Né en 1957 dans la vallée du Nil, Alaa El Aswany exerce le métier de dentiste au Caire,en parallèle d'une carrière de chroniqueur et de romancier traduit dans le monde entier. Après le célèbre Immeuble Yacoubian, porté à l'écran par Marwan Hamed, paru en 2006, Actes Sud a publié Chicago (2007), J'aurais voulu être égyptien (2009) et Chroniques de la révolution égyptienne (2011).

Kees van Dongen (1877-1968), Café with two women and one man
Extrait
  L’affaire avait commencé deux ans plus tôt, au cours de la soirée que l’Automobile Club organisait tous les ans à l’occasion de la nouvelle année. Assistaient à la réception le haut-commissaire britannique, les ambassadeurs étrangers, les ministres ainsi que de hautes personnalités et des princes de la famille royale. Tout à coup, vers une heure du matin, Sa Majesté le roi fit aux invités l’honneur de la surprise de son éminente présence. Il souhaita une bonne année à l’assistance puis prit sa place autour du tapis vert et se mit à jouer aux cartes jusqu'au matin. Comme d’habitude, tant pour les hommes que pour les femmes, la fête reflétait les dernières tendances de la mode : fourrures, robes de soirée, smokings, c’était un vrai concours d’élégance. Une invitée attira l’attention de Mr Wright. C’était une femme dans la quarantaine, mince, claire de peau, les cheveux fins d’un brun  anthracite coiffés à la garçonne. Elle fumait sans arrêt et portait une simple robe bleue qui n’était pas du tout à la hauteur de l’événement. Wright se mit à l’observer avec étonnement. Il se demandait comment cette femme osait venir  à une soirée de ce niveau avec une robe qui, au plus, aurait pu convenir pour aller prendre le thé. Le plus étonnant était qu’elle parlait et riait  avec les invités d’une manière, comme si elle ne se rendait pas compte de l’anomalie de son apparence. La curiosité de Mr Wright redoublait et finalement il interrogea Chaker, le maître d’hôtel :
- Qui peut bien être cette femme avec sa robe bleue ?
Le maître d’hôtel s’inclina :
- C’est Mme Odette Fattal, Monsieur.
- Est-elle une parente de M. Henri Fattal ?
- C’est sa fille, Monsieur.
  Cela rendait la chose encore plus incompréhensible. Le millionnaire Henri Fattal était un des plus grands marchands de coton d'Égypte. Pourquoi sa fille apparaissait-elle sous cet aspect misérable ? N’importe quelle secrétaire de son père portait à n’en pas douter de plus beaux vêtements. Qu’est-ce que cela voulait dire, et pourquoi les personnes présentes semblaient accepter sans problème la présence parmi elles de ce lapin sauvage ? Wright ne fut pas capable de dominer plus longtemps sa curiosité. Il demanda un verre qu’il avala d’une seule traite, puis, mettant fin à son hésitation, s’avança  vers la femme.
Traduit de l'arabe (Égypte) par Gilles Gauthier

Kees van Dongen (1877-1968), Nil

samedi 18 janvier 2014

Les Nuits du Caire, Gilbert Sinoué

Georges Antoine Rochegrosse (1859-1938), Musicienne égyptienne jouant du luth


Les Nuits
du Caire

- Vous avez vécu dans le souvenir
du bonheur, Karim.
Or, rien n'empêche le bonheur
comme le souvenir du bonheur.




Extrait
 «Je suis né d'une ville enceinte de lumière qu'un fleuve têtu traverse lentement. Je suis né entre deux rives, femelles engrossées, qui bataillent le désert depuis la nuit des temps.
  C'est ici, par hasard, que la nature survit parmi les ombres vertes, vaguement disséminées. Par hasard aussi que le vent ensemence les cités palmeraies. Je suis né d'un limon inséminé de tout ; d'un pays à l'été infini et qui n'en finit pas. Les dieux l'ont parcouru un soir d'il y a longtemps, signant au pied des dunes leurs gestes démesurés. Depuis lors, Horus, Harmakhis, Maât et les autres sommeillent dans une vallée royale en allée du présent, tandis que leurs enfants, boueux, surnuméraires, cherchent désespérément le dernier lac sacré. C'est ici que tout se noue dans la sueur des mots, le croisement des regards, les langueurs anonymes. Ici que l'on apprend le vrai sens du mot destin, de l'écrit, du mektoub, l'autre pseudonyme de Dieu.
  Minuit et demi, écrivait le vieil homme dont la silhouette courbée hantait et hante encore les rues d'Alexandrie. Le temps a fui, depuis qu'à neuf heures j'ai allumé ma lampe et me suis installé ici. Je suis resté sans lire, sans parler. À qui parler, seul, dans cette maison ? Depuis qu'à neuf heures j'ai ravivé ma lampe, l'image de mon jeune corps m'est apparue et celle des chambres tièdes, parfumées, et celle des voluptés passées. J'ai revu des rues qui ont perdu leur visage, des femmes et des hommes qui ont cessé d'exister, des théâtres et des cafés défunts. Limage de mon jeune corps m'est apparue et m'a rappelé des souvenirs terribles : deuils de famille, séparations, sentiments des miens, volontés des morts dont on a fait si peu de cas. Minuit et demi. Comme le temps fuit ! Minuit et demi. Comme elles passent les années !
  Lawrence Durrell n'est plus. Si la façade rococo de l'hôtel Cecil ouvre toujours sur la mer, ce n'est plus l'hôtel Cecil. Justine, Balthazar, Mountolive et Clea se sont dilués sous l'effet du soleil ; ils ont coulé dans l'asphalte.
  Le Caire vibre toujours sous les coups de boutoir du désert et toujours le vent soulève la chevelure calcaire du Mokattam, pulvérise des volutes de sable qui s'élèvent, tourbillonnent, virevoltent avant de saupoudrer les fenêtres, les terrasses, les ruelles, les minarets, les devantures, les cordes à linge, s'infiltrent partout ; poussière millénaire, combat perdu d'avance.
  Au pied des pyramides, depuis des heures et sous quarante degrés, un balayeur impavide balaye le sable qui recouvre la route. À peine quelques mètres dégagés, tout est à recommencer. Fatalité. Combat perdu d'avance. Qu'importe ! Telle est la volonté du Tout Puissant. Patience. Patience. Le peuple égyptien n'est fait que de patience. Demain, mon petit. Demain, mon fils. Inch Allah. Tout ira mieux. N’oublie jamais : Perses, Grecs, Romains, Mamelouks, Turcs, français, Anglais ; tout ce monde a battu en retraite et nous sommes toujours là. » Arthaud

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Merci Myriam pour ce très beau cadeau!

lundi 18 novembre 2013

Et tu danses, Lou - Pom Bessot et Phillipe Lefait

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Quatrième de couverture
« Et toi, Lou, mon amour, avec quelle violence ressens-tu ces morceaux de vie ? »

Une famille.
Il y a dix-sept ans, tout était là, le désir, la chambre, les biberons et les couches.
Un hasard génétique a mis au premier jour sur le chemin de leur vie commune un invité-surprise. Une singularité qui fait que l’enfant Lou présente « des troubles sévères du langage et quelques difficultés associées ».
La vie est facétieuse : maman fait des livres et papa travaille à la télé.
L’histoire peut commencer.
On y trouvera ce qu’il faut d’efficacité et d’errances hospitalières, d’usines à gaz et de belles solidarités, d’anges gardiens et de crétins patentés, une sœur aux petits soins et beaucoup d’amitiés, quelques mots venus de loin, la langue des signes et le sens du geste, la question de la transmission et celle d’une place à trouver pour chacun. Le chaos et l’amour.
Et il y a Lou et ses yeux bleus, une héroïne rayonnante qui a révolutionné leur quotidien. C’est à elle qu’une mère et un père adressent ce dialogue.

Pom Bessot est éditrice.
Phillipe Lefait est journaliste à France Télévisions. Il a dirigé sur France 2 la magazine culturel Des mots de minuit.

Extrait
 Adorable et adorée!
 Bien sûr, tu n'as pas l'âge d'aimer les recettes à base de requin. Mais tu as toute ta place. Une très grande place dans la drôle de maison que nous construisons. Avec une enfant du sol au plafond, une enfant de tous les instants, du plaisir et de l'inquiétude, de la fierté de nos minuscules victoires et de notre angoisse permanente à bas bruit, du trop de présence et de l'amour parasité. Du plein-temps et du manque de temps plein. Ton père a la peur au ventre de rater cette plénitude qui fonde la relation parents-enfants. Tout entier accaparé dans la vie et dans la tête par cette boule d'énergie acharnée à organiser sa singularité et la nôtre. Notre couple s'impatiente mal à la porte. Tu es notre centre. Et nous à la périphérie, trop angoissés pour nous parler, qui organisons l'intendance. Après toi, chacun s'en retourne à son bouillonnement solitaire. Tu vaux toutes les méditations, ma fille, mon énigme!

mercredi 9 octobre 2013

Le marcheur de Fès, Eric Fottorino

« Quand ton fils a grandi, fais-en ton frère. »

Quatrième de couverture
  « Nous aurions filé vers les Pyrénées. On aurait coupé l’Espagne de haut en bas. Une manière de césarienne pour exhumer ton histoire. Nous serions remontés au début, jusqu'à Fès, ta ville natale. Serions-nous jamais arrivés ? »
À l’automne 2012, j’ai voulu emmener mon père marocain dans les rues de sa jeunesse, le quartier juif de Fès, la médina, l’entrelacs de ses souvenirs campés entre l’université de la Karaouine et la façade de l’Empire qui fut jadis le plus grand cinéma d’Afrique du Nord.
J’ai fait le voyage sans lui. La maladie en a décidé ainsi, je suis devenu à sa place le marcheur de Fès. J’ai compris à quoi tient une existence. Un kilomètre à peine sépare le mellah de la ville moderne, le monde juif de l’ancien secteur européen. Dans ce mouchoir de poche, Moshé Maman est devenu Maurice Maman. Comme tous les siens, le Juif marocain a rêvé de s’intégrer à la France, de parler sa langue, d’y construire sa maison, sa famille, son avenir.
J’ai traversé les ruelles et les cimetières, poussé la porte des rares synagogues, parlé aux derniers Juifs fassis dont la flamme s’éteindra bientôt. À chaque pas, je suis tombé sur ce père longtemps inconnu. Jusqu’à tomber sur moi, à l’improviste.

  Eric Fottorino est l’auteur de nombreux romans et récits qui traduisent sa quête des origines, comme Korsakov, L’homme qui aimait tout bas et Questions à mon père, parus chez Gallimard. Avec Le marcheur de Fès, il continue d’interroger le thème de la filiation à travers les racines marocaines de son père naturel.

Jacques Moreau (1903-1994), Fez, Bab el Mellah
Extrait
  Je sais que là, quelque part, dorment Yahia, ton grand-père le Berbère, et son épouse Zohra. Eux aussi je les chercherai. Pour l’instant Albert-Abraham tente de m’instruire sur votre communauté en voie de disparition. Moins de cinquante personnes à présent. Rien que des vieux. « Nous n’avons plus d’enfants », dit-il sans insister. Il sort des feuilles dactylographiées qui tremblent dans le vent. Devant nous l’horizon à perte de vue, les mamelons du Moyens Atlas. La nécropole est le seul lieu du mellah où le jour entre à pleine lumière, ou rien n’entrave la perspective. D'une voix un peu scolaire, le rabbin à barbe blanche laisse tomber des chiffres d’autrefois, quand les Juifs vivants se comptaient plus de vingt mille à Fès. C’était au début du protectorat. Depuis le XVe siècle, le sultan avait voulu le mellah collé à l’enceinte de son palais afin d’assurer la protection des Juifs. S’il tenait à leur proximité, c’était aussi pour solliciter à tout moment leurs médecins réputés infaillibles. Et pour s’assurer la fidélité des artisans de Sion, si habiles pour ciseler l’or, l’argent, le diamant. En transformant les métaux précieux en bijoux rares, ils accomplissaient des prodiges interdits aux Musulmans par le Coran.
  En ce temps là, les Juifs étaient des dhimmi, des protégés, libres de leur culte, placés sous le regard bienveillant du palais, à condition qu’ils acceptent de porter la calotte noire, d’être assujettis à l’Islam et à l’impôt. Calmann-Lévy
«Trois opérations : Voir, opération de l’œil. Observer, opération de l’esprit. Contempler, opération de l’âme. Quiconque arrive à cette troisième opération entre dans le domaine de l’art.» Emile Bernard