Almina, daughter of Asher Werteimer
Tate Gallery, Londres
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« Elle, Leïla, était une femme marocaine, ployant et ressurgissant. Tout était à elle alentour, même ces hommes, abusifs et vains, qui préféraient épouser des Européennes écervelées plutôt que de placer à côté d’eux des filles de leur race, comme des égales.
Elle s’impatientait, dans sa chambre bleu turquoise, où son lit, installé dans une alcôve enluminée de frises, de rosaces et de lanternes stylisées, s’encombrait d’une vingtaine de coussins de soie, en deux tons de jaune et de bleu, sur une assise de cuirs blonds et rebondis. La vieille Zohra poussait inlassablement la porte au plein cintre outrepassé, et travaillée de couleurs avec une époustouflante minutie. Tout allait-il bien ? N’avait-elle pas besoin d’être peignée, fardée ? Respirait-elle le jasmin, l’oranger, ou la rose thé dont elle renouvelait les pétales, dans la boîte de cèdre aux compartiments ajourés ? Ces attentions d’un autre âge ne tiraient d’elle que des monosyllabes, mais elle ne pouvait s’en passer. Comme elle aimait errer les pieds nus sur la natte de jonc et de laine tressés qui disparaissait sous la couverture mauve et violette de son lit. Les cheveux dénoués, le caftan léger mais trop ample élargissant ses hanches, agitant à ses bras les multiples bracelets dont elle se dépouillait hors du palais, elle s’exaltait dans une fureur impuissante : les orangers et les daturas du patio, aperçus par les étroites fenêtres jumelées, ne lui renvoyaient qu’une immobilité hostile, que le vent ne troublait jamais. Le guembri berbère au long manche, taillé dans une loupe de tuya ou de caroubier, si elle en avait pincé les deux cordes, n’aurait rendu qu’un son aigre, et tous ces livres occidentaux, en français et en anglais, empilés sur les tables basses aux chevalet articulés, la provoquaient de tous les souvenirs qu’elle y avait enfouis, pour elle seule. Comment pouvait-elle être si consciente et si prisonnière ? » …
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Extrait: Michel Jobert, La Rivière aux grenades (Oued Kroumane)
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Note de l’Editeur: On connaît
Michel Jobert, né à Meknès en 1921, comme homme politique, ancien ministre des Affaires étrangères du président Georges Pompidou (1973), puis ministre d’Etat de François Mitterrand (1981). Ses
Mémoires d’avenir ont obtenu le prix Aujourd’hui en 1974.
Prix de la Langue de France (1989), outre ses ouvrages politiques, Michel Jobert est également l’auteur de deux romans d’excellente facture:
La vie d’Ella Schuster (1977) et La
Rivière aux grenades (1982), souvent autobiographique…